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Habib Ammar (ministre du Tourisme tunisien) : « Nous sommes trop dépendants du tour-operating »

Voyagistes et agences sont des partenaires clés. Mais la Tunisie veut s’ouvrir à d’autres formes de voyages et de voyageurs. Le point avec Habib Ammar, ministre du Tourisme tunisien, qui nous a accordé une interview à Paris sur la crise, la destination et sa stratégie.

L’Echo touristique : Les voyageurs entrant en Tunisie doivent présenter un test PCR négatif de moins de 72h et s’isoler 14 jours à l’arrivée. Les voyageurs arrivant à bord de vols réguliers dans le cadre de voyages organisés sont toutefois exemptés de quarantaine. Pourquoi cette exception, très favorable aux TO et aux agences, par rapport aux voyageurs détenteurs d’un vol sec ?

Habib Ammar : Ce qu’il bien faut comprendre, c’est comment nous adoptons les mesures liées à la pandémie. Nous avons un Comité scientifique qui se réunit presque chaque semaine, émet des recommandations et les soumet au gouvernement. Nous avons été l’un des premiers pays à avoir mis en place un protocole sanitaire, rigoureux et adapté notamment aux voyages organisés. De l’avion jusqu’au véhicule de transfert, puis à l’hôtel, toute la chaîne est maîtrisée et encadrée. Les touristes vivent et restent en groupe, dans la même communauté. Les sorties ne se font pas n’importe comment, elles sont maîtrisées. D’ailleurs, sur les 400 000 voyageurs venus d’Europe accueillis depuis le mois de juin, un seul touriste a été infecté. La Tunisie compte parmi les pays qui ont le mieux maîtrisé la pandémie. Nous avons enregistré 3900 décès depuis le début de la crise sanitaire.

La Tunisie a accueilli 1,8 million de touristes cette année, au 10 novembre 2020. Quel est le bilan global ?

Habib Ammar : Avec 1,8 million de touristes au 10 novembre, nous sommes en recul d’environ 78% par rapport à 2019. Nous sommes dans les tendances internationales. Les recettes ont diminué de 63%, nous avons perdu 3600 millions de dinars, soit 1200 millions d’euros. Le nombre global de nuitées hôtelières a reculé de 80%.

Le tourisme intérieur a-t-il un peu compensé la chute des arrivées internationales ?

Habib Ammar : Oui, justement. Le tourisme intérieur a toujours été en soutien, dans les moments difficiles. Malheureusement, dans notre modèle touristique actuel, il n’a pas assez de place. Nous avons pris des mesures à court terme, en subventionnant un peu les voyages des Tunisiens dans notre pays. Sur le long terme, nous allons faire du tourisme intérieur un de nos piliers stratégiques. En conséquence, nous allons adapter le produit touristique et l’hébergement aux attentes de la population tunisienne.

Nous souhaitons diversifier notre produit. La thalassothérapie est déjà un succès. En revanche, le golf, le tourisme culturel, le tourisme responsable et authentique ont un potentiel inexploité.

Quels sont les axes fondamentaux de la stratégie touristique ?

Habib Ammar : Le tourisme doit être plus solide, et donc moins victime des aléas internationaux (comme une pandémie, NDLR). Ce qui nous permettra aussi de mieux négocier avec les partenaires étrangers.

L'un des sites de tournage de Star Wars, à proximité de Tozeur.
L’un des sites de tournage de Star Wars, à proximité de Tozeur. © ONTT

Pour les prochaines années, la Tunisie amorce donc un nouveau virage, qui accorde une place de choix au tourisme intérieur. Nous voulons également que le tourisme saharien soit un produit à part entière, et non auxiliaire. Nous souhaitons par ailleurs accélérer la diversification de notre produit, notamment pour étaler la saison au-delà des quatre mois d’été. La thalassothérapie est déjà un succès. En revanche, le golf, le tourisme culturel, le tourisme responsable et authentique ont un potentiel inexploité. L’événementiel et les congrès doivent être renforcés, puisque nous sommes proches de toutes les capitales européennes. Nous devons développer les hébergements alternatifs tels que les gîtes ruraux, les maisons d’hôte, les meublés, les campings. Les hébergements économiques nous permettront de cibler la clientèle familiale tunisienne. Le tourisme sera un moteur pour créer des emplois non seulement dans les zones côtières mais aussi dans toutes les régions du pays.

A terme, le tourisme tunisien sera moins dépendant des voyagistes et des agences ?

Habib Ammar : Ce n’est pas une fin en soi. Mais aujourd’hui, nous sommes trop dépendants du tour-operating. C’est un héritage historique. Nous devons évoluer avec les comportements des voyageurs. Il faut une place pour le tour-operating, mais aussi pour le tourisme individuel et personnalisé, et le tourisme intérieur qui atteint seulement 20% de notre activité. Dans d’autres destinations, c’est souvent 40%.

Où en est l’accord Open Sky tunisien, signé en 2017 et qui devait entrer en vigueur en février 2020 ?

Habib Ammar : Nous ne pourrons pas développer les produits que nous avons évoqués sans l’accord Open Sky et une nouvelle politique de transport aérien. A notre niveau, le travail a été fait. Nous sommes encore dans l’attente d’un retour, notamment du fait du Brexit. La balle est dans le camp de l’Union européenne. L’accord permettra au voyageur de construire en toute liberté son voyage en Tunisie, avec un billet d’avion et un gîte rural et une maison d’hôte par exemple. Il nous permettra d’avoir des prix aériens convenables, de renforcer notre accessibilité et notre flexibilité, y compris pour des courts séjours. Aujourd’hui, Air France et Tunisair offrent des prix exorbitants, sauf dans le cadre d’un blocs-sièges, avec un tour-opérateur.

La pandémie menace 27 000 emplois, selon la Fédération tunisienne du tourisme. Quelles aides l’Etat a-t-il déployé pour limiter la casse sociale ?

Habib Ammar : Le gouvernement n’est pas resté les bras croisés, il a pris des mesures très audacieuses pour le secteur, malgré les difficultés des finances publiques : prise en charge par l’Etat des cotisations patronales, report de dettes à l’équivalent de l’URSSAF, primes de 200 dinars aux employés du tourisme au chômage technique, primes de 300 dinars pour des formations… L’objectif est de protéger les 400 000 emplois directs et indirects du secteur. C’est une industrie qui s’est développée depuis 60 ans, et est devenue un pourvoyeur de devises. Elle a grandement contribué à équilibrer la balance des paiements. Nous devons la protéger, pour préparer la reprise qui aura lieu je pense en mai ou juin 2021. L’arrivée du vaccin doit changer beaucoup de choses.

Moez Belhassine, DG de l’ONTT, Habib Ammar, ministre du Tourisme tunisien et Sami Gharbi, directeur de l’ONTT à Paris. © Linda Lainé

Pour la Tunisie, comme pour les destinations du monde entier, 2019 est devenue l’année de référence. Vous avez enregistré 890 000 visiteurs français, en hausse de 14% selon le palmarès de L’Echo touristique.

Habib Ammar : Non, pour nous, c’est 2010 qui reste l’année de référence (avec 1,4 million de visiteurs français, NDLR). Ensuite, nous avons connu une période difficile de dix années, marquée par la révolution, les attentats du Bardo et de Sousse. En 2020, avant la pandémie, nous étions partis pour faire une excellente année. Nous pensions dépasser le million de visiteurs français. Mais avec la crise, nous avons enregistré au 10 décembre 250 000 visiteurs français, ce qui représente un recul de -71%.

Malgré le manque de visibilité lié à la pandémie, avez-vous de nouveaux objectifs ?

Habib Ammar : Nous travaillons aujourd’hui sur la relance, et sur une feuille sanitaire renforcée. Nous finalisons par ailleurs de nouvelles normes de classement des hébergements touristiques, pour améliorer le service. Nous allons aussi changer d’approche, être davantage dans le qualitatif que dans le quantitatif. La Tunisie est trop mono-produit dans l’inconscient des gens, et perçue comme une destination balnéaire pas chère. La formation est un autre sujet majeur. Nous voulons développer l’investissement touristique. Ma visite à Paris a d’ailleurs été l’occasion de rencontrer des entreprises françaises comme Accor et son PDG Sébastien Bazin. Nous allons renforcer notre collaboration ensemble, au niveau de l’investissement et de la formation.

Le tourisme, c’est bien 14% du PIB tunisien ?

Habib Ammar : Oui, 14% en 2019, selon différentes études. Le tourisme a de surcroît un rôle moteur pour l’agriculture, l’industrie, le commerce…

Quel serait votre message pour la profession ?

Habib Ammar : C’est une industrie qui s’est développée depuis 60 ans. La Tunisie est une destination incontournable du bassin méditerranéen, mondialement connue. Nous avons la responsabilité de protéger cet acquis. Après la reprise, il faudra renforcer le secteur, lui donner une nouvelle jeunesse avec des réformes. Nous ne voulons plus que la Tunisie soit uniquement positionnée comme une destination balnéaire.

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1 commentaire
  1. Naël dit

    Le travail concernant l’Open Sky n’est certainement pas terminé. Il appartient à l’état tunisien d’aller chercher les low-cost en leur offrant des tarifs handling et aéroportuaires corrects. Encore mieux, compte tenu de ses faibles coûts salariaux la Tunisie peut faire émerger un pôle low-cost. Un grand coup de pied dans la fourmilière Tunis Air qui de toute manière n’a plus rien à perdre.

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