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Pour Patrice Caradec (Alpitour), il faut « réguler les flux touristiques », plutôt que taxer

Jean-François Rial a ouvert un vrai débat d’idées sur l’industrie du voyage. Aujourd’hui, Patrice Caradec, patron des Bravo Clubs en France, nous confie ses réactions, ses certitudes et ses incertitudes face aux propos de son confrère de Voyageurs du Monde.

Pour Jean-François Rial, il faut changer le tourisme de masse…

Patrice Caradec : Nous en avons beaucoup parlé avec quelques amis de la profession : tourisme de masse ou tourisme populaire ? J’avoue avoir bien du mal parfois à cerner la frontière entre ces deux notions. Dire qu’un tourisme est « populaire », qu’est-ce que ça veut dire ? Démocratique ? C’est très tendance finalement, parce que personne n’a envie de prôner un tourisme réservé aux classes supérieures. Mais quand on commence à parler de la démocratisation du tourisme, de l’accès au voyage pour tous, automatiquement la frontière devient assez poreuse entre ce côté populaire et le tourisme de masse que l’on subit tous. Personne ne peut dire, parmi les professionnels, qu’il est favorable à un tourisme de masse, même si nous ne sommes pas aussi radicaux que notre ami Rodolphe Christin ! Il n’empêche que nous sommes tous affligés par ce qui se passe à Venise, à Dubrovnik ou même dans certains musées français notamment. Ce qui se passe à Paris nous énerve particulièrement. Ce surtourisme ne peut que nous effrayer et être rejeté de tous. Il n’en demeure pas moins que, plutôt qu’essayer d’éteindre ce tourisme de « très grand nombre », de « masse », il est peut-être possible de réguler les flux touristiques, que ce soit dans une ville, dans un musée, dans un lieu… Cela me parait tout à fait réalisable quand il y a une prise de conscience qui a été faite ces derniers mois.

Cette crise du Covid-19 a exacerbé cette prise de conscience.

Pour ma part, je suis pour une réflexion très approfondie afin de réguler ces flux touristiques tout en maintenant un tourisme, une découverte, une culture ouverte au plus grand nombre. Parce que si c’est en taxant plus pour faire en sorte que ce soit plus cher, cela va de fait diminuer l’accès à certaines catégories de personnes de ces destinations ou ces lieux touristiques et donc, petit à petit, éteindre le tourisme de masse.

Je suis persuadé que l’on pourrait visiter beaucoup de musées durant la nuit.

Vous avez d’autres solutions ?

Patrice Caradec : Je pense qu’il y en a d’autres, que ce soit augmenter les horaires d’ouverture des musées, diminuer l’accès en nombre de certains lieux. Regardez, on le prouve actuellement dans la plupart des boutiques. Pourquoi ne le ferait-on pas dans des lieux touristiques ? On pourrait parfaitement limiter le nombre de touristes, et augmenter les plages horaires. Pourquoi ne pas visiter les musées le soir ou la nuit ? Toutes ces œuvres sont mises en avant par des jeux de lumière. Je suis persuadé que l’on pourrait visiter beaucoup de musées durant la nuit, en faisant en sorte que tout le monde ne s’y précipite pas aux mêmes heures.

Mais souvent les horaires sont un peu trop calibrés pour pouvoir offrir aux touristes une bonne qualité de visite du site, qu’il soit des destinations, des villes-musées, le Mont Saint Michel, Dubrovnik, Venise ou tant d’autres. Aujourd’hui, on se retrouve avec des flux touristiques mal anticipés, mal régulés, pas cadrés du tout.

Je prône, et je sais que Jean-François (Rial, ndDG) est du même avis, on veut garder un droit au voyage, à la découverte, aux vacances à un plus grand nombre tout en diminuant ces flux touristiques et en éteignant, petit à petit, ce tourisme que les destinations subissent, hélas, sans que personne n’ait réagi jusqu’à ce jour.

Je n’ai pas toutes les solutions.

On ne vend pas assez cher nos vacances. (…) Je me pose parfois la question de savoir si, demain, notre industrie devra (…) faire en sorte que la semaine de vacances ne dure que 5n au lieu de 7n.

Rial dit : « il faut que les voyages deviennent plus chers » ! C’est la solution ?

Patrice Caradec : Je suis assez d’accord. Du moins sur le fond, je le suis moins sur la forme. Si nos entreprises gagnaient beaucoup d’argent en faisant voyager nos concitoyens à l’étranger, ça se saurait !

On en est arrivé aujourd’hui à ce que la surcapacité, la suroffre qui a été mise sur le marché par les différents opérateurs, quels que soient les voyagistes, les prix proposés ne sont pas justes. On ne vend pas assez cher nos vacances actuelles. Et, sur le fond, je suis assez d’accord pour admettre que, augmenter les prix de manière assez sensible, c’est uniquement vendre au prix réel des choses.

Actuellement on brade, on vend même au-dessous du prix de revient à certaines dates de vacances en essayant de se rattraper en haute saison. On vend très cher juillet /août, beaucoup trop cher d’ailleurs, parce que l’on n’a pas vendu assez cher les périodes hors vacances scolaires que sont l’avant ou l’arrière-saison. Et donc il faut se rattraper sur la seule période où l’on va dire qu’il y a plus de demande que d’offre. Tout le reste de l’année, il y a tellement d’offres et pas assez de demande que nous en arrivons tous à brader afin de récupérer les peu de clients qui sont susceptibles de voyager durant ces périodes. Donc, sur le fond, c’est vrai, il nous faudrait augmenter le prix de nos produits. En fait, vendre au vrai prix.

Sur la forme, je me souviens de ce qui s’est passé sur les parfums. Les prix étaient devenus tellement énormes, même s’il s’agissait de produits de grande qualité, que les parfumeurs les ont vendus au même prix… mais en diminuant la quantité. Je me pose parfois la question de savoir si, demain, notre industrie, pour pouvoir maintenir un prix abordable et faire voyager tout un chacun -je caricature un peu- devra aussi réduire les « quantités ». Faire en sorte que la semaine de vacances ne dure que 5 nuits au lieu de 7, faire en sorte que le voyage de découverte d’une destination ne soit plus de 14 nuits mais de 10 à 12, en le travaillant différemment de façon à pouvoir rester dans un budget vacances qui va séduire le plus grand nombre et ne pas être montré du doigt en tant que producteur d’un tourisme de luxe. Comme les parfums en un autre temps.

Pour citer un autre exemple qui ne nous rajeunit pas, souvenez-vous de la taille du Carambar. Aujourd’hui, il coûte sensiblement le même prix… Mais il a diminué de moitié, pour rester dans des prix que peut payer un consommateur pour sa friandise préférée ! C’est un peu ce qui pourrait arriver demain, afin de maintenir le côté populaire, démocratique, ouvert au plus grand nombre pour les vacances de chacun. Cela étant, ce sont des pistes parmi d’autres. Sont-elles réalisables ?

Nous sommes en train de dénaturer complètement l’essence même des vacances et des voyages… Je suis inquiet, à terme, de la pertinence de ces voyages.

Mais je rejoins Jean-François Rial totalement : il va falloir faire payer aux vacanciers la reconstruction de la planète, sa préservation. C’est une nécessité absolue de réparer les dégâts que l’on peut causer en prenant l’avion, en étant hébergé dans des hôtels qui ont sacrifié la nature pour exister… Moi qui ai tendance à rechercher des produits à taille humaine, je remarque que les nouveaux produits hôteliers sont des énormes resorts. Sans parler de la grande majorité des bateaux de croisières qui sont mis sur le marché sont des usines. C’est devenu la course au gigantisme, ce qui est en un sens normal : plus vous avez de chambres ou cabines, plus vous diminuez vos coûts d’opération. Nous sommes aujourd’hui en train de dénaturer complètement l’essence même des vacances et des voyages… Je suis inquiet, à terme, de la pertinence de ces voyages.

Mais c’est là où il va vraiment falloir, si ce modèle est destiné à se rétrécir, à réellement se poser la question du coût réel des vacances. Comment ne pas augmenter le coûts des vacances d’une façon rédhibitoire si vous ne diminuez pas la prestation, en durée ou en qualité ? Le débat mérite d’être ouvert. Mais trouver des solutions, c’est loin d’être aisé. Pour ma part, je n’ai pas la science infuse, je reste plein d’humilité et je suis très demandeur du partage d’idées.

2 commentaires
  1. Franck Gomes dit

    En phase avec l’analyse de Patrice Caradec. La regulation, va peut-être s’opérer naturellement, vu la situation actuelle des compagnies aériennes. La gestion a flux tendu du remplissage des avions, pointe le doigt sur les limites de ce modèle économique, condamné à évoluer pour une gestion du risque moins contraignante.

    Mécaniquement, si les compagnies, proposent moins de vols, et revoient l’agencement de leurs appareils et la gestion du remplissage, l’offre sera moins importante, et les prix réhaussés.

    D’autre part, vu la gronde actuelle, si les compagnies sont contraintes de rembourser leurs passagers, comme la loi l’indique, l’offre va une nouvelle fois être restreinte, au dépit de nombreux emplois sacrifiés.

    Quelque part la casse sociale, que va engendrer le covid dans le secteur du tourisme, bien qu’elle soit malheureuse, va peut-être permettre de réguler les flux de passagers de manière automatique. Les Tours Opérateurs, devront eux aussi repenser leur production, avec une offre peut-être moins large et plus ciblée, évitant ainsi une guerre des prix, peu rentable, sur des produits équivalents comme les clubs par exemple. A l’image de ce que NG Travel à imaginer avec la marque Kappa, avec plus de services, un prix rehaussé et une différentiation identifiable pour le consommateur.

    Je suis au coeur de ce microcosme depuis plus de 20 ans, j’ai donc contribué à mon echelle au développement de ce tourisme de masse, bien que ma prise de conscience soit bien tardive, je crois qu’il est temps de redevenir raisonnable, et de se soucier un peu plus de notre environnement et de l’impact qu’a le tourisme de masse pour la planète.

    Cette course à l’échalotte, qu’est la course au remplissage, mènera les Tour Operateurs, compagnies aeriennes, et chaines hôtellières à des jours compliqués, si elle perdure en l’état.

    Les cendres de Thomas Cook, sont en encore fumantes ! Ce crash sans précédent devrait être un signal fort pour l’industrie. Vu de l’intérieur, j’ai bien plus eu l’impression que certains acteurs, bien qu’impactés par cette faillite aient plus vu une opportunité de passagers supplémentaires, plutôt que de tirer des leçons.

    Je nous souhaite à tous de meilleurs jours ! Nous faisons un beau métier ! Il est temps de faire quelques ajustements et surtout de partager une vision moins nombriliste de notre business. J’invite donc l’ensemble des Dirigeants des Tours Opérateurs de mener enfin une reflexion plus large sur le sens de notre métier, sur la base de réflexion menée par Jean-François Rial.

    En espérant que les égos de chacun, et les intérêts économiques de chaque acteur, ne predominent plus sur l’intérèt général qu’est notre planète. Peut-être que les pouvoirs publics devront eux aussi imaginer de nouvelles contraintes qui imposeront à tous les acteurs, un tourisme plus raisonnable et raisonné. A bon entendeur.

    FG

  2. Philf81 dit

    J’ai eu la chance d’aller au Costa-Rica et de visiter des parcs naturels près de Tortuguero. Visite en barque à moteur, sauf que la barque a un horaire précis d’entrée et de sortie dans le parc, pour faire en sorte d’éviter les files d’attente de barques et laisser un certain répit à la faune et la flore la bas. Pourquoi ne pas faire pareil à Venise par exemple? Si vous voulez visiter la Tour Eiffel ou Alcatraz à San Francisco, vous savez bien que vous devez réserver des mois en avance mais il y a toujours autant de monde. Pourquoi donc laisser des endroits complètement libres d’accès sans aucune limitation du nombre de visiteurs? Il faut repenser le modèle

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