Faut-il arrêter de promouvoir la France à l’international ?
Dans un rapport, Réseau Action Climat France estime que la stratégie touristique française est dans l’impasse. Le réseau prône pour un changement de logiciel et une redirection des efforts vers les clientèles de proximité, qui sont les plus contributrices et, surtout, les moins polluantes.
Il y a-t-il trop de touristes en France ? C’est la question, volontairement provocatrice, que le Réseau Action Climat France (RAC) pose en intitulé de son nouveau rapport. L’Hexagone, qui a attiré 102 millions de visiteurs étrangers en 2025, demeure toujours la destination touristique la plus fréquentée du monde. Mais faut-il attirer toujours davantage de visiteurs, notamment depuis les marchés lointains ?
Selon l’enquête du RAC, la stratégie française d’attractivité touristique privilégie en effet une clientèle (celle du long courrier) qui ne constitue pas le moteur économique de l’industrie du tourisme en France. Selon l’INSEE, en 2023, les résidents français ont ainsi représenté les deux tiers de la consommation touristique hexagonale, soit 135 milliards d’euros sur un total de 211 milliards d’euros.
Une clientèle qui ruisselle peu, selon le RAC
Le reste des dépenses est principalement réalisé par les touristes européens, et notamment ceux des marchés voisins (Allemagne, Belgique, Pays-Bas, Royaume-Uni, Suisse). Le tourisme extra-européen contribue aussi positivement, principalement grâce aux États-Unis. Mais son solde net, estimé à 1,9 milliard d’euros en 2025 par le rapport, reste très inférieur à celui de l’Europe.
Cette clientèle lointaine, particulièrement importante pour certains hôtels, restaurants et commerces haut de gamme, ruisselle finalement peu dans l’économie touristique française globale. C’est pourtant celle qui est la plus ciblée par les initiatives de promotion touristique, institutionnelles comme privées, constate le RAC. Le réseau, qui fédère une trentaine d’associations luttant contre le réchauffement climatique, étend le paradoxe au transport aérien.
Selon le rapport 2026 de Citepa, l’aérien est l’un des rares secteurs qui continue d’augmenter ses émissions de gaz à effet de serre en France. Et ce sont les vols internationaux qui portent la croissance du trafic. Entre 2019 et 2025, 11 millions de passagers supplémentaires ont ainsi été enregistré entre la France et l’étranger. Parallèlement, les vols intérieurs chutent dans l’Hexagone (-7 millions de passagers sur la même période).
« Le séjour d’un touriste lointain en France sera 10 fois plus émetteur que celui d’un résident français »
L’aérien produit bien sûr l’essentiel des émissions de gaz à effet de serre (GES) d’un voyage en France. Selon les calculs du RAC, les extra-européens représentent finalement 3% des touristes en France, mais génèrent 20% des émissions de GES du secteur touristique hexagonal. « Le séjour d’un touriste lointain en France sera 10 fois plus émetteur que celui d’un résident français, et 5 fois plus qu’un européen, en raison du poids climatique des vols long-courriers », illustre le réseau.
Les clientèles lointaines, bien que peu nombreuses, deviennent de facto les plus polluantes. Leur profil « haut de gamme » conduit aussi à la montée en gamme de l’offre touristique française… et donc au renchérissement du prix des vacances pour les Français. Globalement, le prix des hébergements touristiques a augmenté près de deux fois plus vite que l’inflation depuis 20 ans. Et cette hausse des tarifs concerne tous les acteurs touristiques (restaurateurs, acteurs culturels, …).
Le RAC recommande de privilégier les clientèles françaises et européennes proches
Avec, mécaniquement, un impact sur la fréquentation touristique française par les Français. Le réseau calcule ainsi que le nombre de nuitées touristiques des résidents en France a baissé de 13% entre 2018 et 2025 (Insee). « Sans que cela soit intentionnel, cette stratégie éloigne une partie des résidents français, qui arbitrent pour des séjours plus courts ou des vacances à l’étranger, devenues comparativement moins chères », constate le RAC.
Le réseau ne suggère pas de renoncer au tourisme, mais il invite à évaluer sa performance via de nouveaux prismes. Pour déployer une stratégie nationale plus conforme aux réalités chiffrées de l’industrie touristique en France. Le RAC recommande ainsi de donner la priorité aux clientèles françaises et européennes proches, de renforcer les liaisons ferroviaires ou encore de soutenir le départ en vacances des ménages modestes.
L’organisation appelle également à limiter l’extension des aéroports et la croissance des croisières, « symboles d’un tourisme hors-sol et polluant ». Blocage du projet d’extension de Roissy CDG, réflexion sur les subventions et exonérations fiscales dont jouit le secteur (aucune taxe sur le kérosène, TVA à 0% sur les vols internationaux, aides au low-cost…) comptent parmi ses propositions.
« Il est urgent de faire évoluer le tourisme »
Il propose enfin de compléter les indicateurs traditionnels, comme le nombre d’arrivées ou la dépense moyenne, par quatre critères : l’intensité carbone, les retombées pour l’économie locale, l’impact sur le cadre de vie et l’accessibilité tarifaire.
« Il est urgent de faire évoluer le tourisme à l’heure de l’urgence climatique et sociale quand près d’1 Français sur 2 ne part pas en vacances. La France ne peut plus se permettre de sacrifier son environnement et l’accès aux vacances de ses habitants sur l’autel d’un rayonnement touristique à l’international qui ne bénéficie qu’à quelques-uns », conclut Alexis Chailloux, responsable Transport du réseau, coordinateur et rédacteur de l’enquête.
