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« Les Français sont moins partis en vacances cet été » – Jean Pinard

C’est l’une des « grandes gueules » du tourisme, allergique à la langue de bois. Le consultant Jean Pinard observe « un décrochage structurel de la clientèle française » pendant les vacances d’été.

L’Écho touristique : Vous avez publié au cœur de l’été une étude « Vacances : histoire et géographie d’un droit inachevé » via l’Institut Terram, co-écrite avec le sociologue Rémy Oudghiri. Vous évoquez « un plafond de 40 ans », comment l’analysez-vous ?

Jean Pinard (Jean Pinard, consultant en progrès touristiques) : Depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, le taux de départ en vacances a augmenté, de 15% au début des années 50 à 60% dans les années 80. La progression s’est arrêtée à partir de la période de rigueur et du chômage de masse au milieu des années 80. La France a connu la 5e semaine de congés payés et la création des chèques-vacances en 1982. Mais depuis, hormis la semaine des 35 heures qui représentait une nouvelle organisation du travail, aucune nouvelle mesure forte n’a été adoptée.

Comment se profile 2026 ?

Jean Pinard : Le nombre de nuitées dans les hébergements touristiques baisse depuis trois ans. Je pense qu’il va chuter cette année. Les classes populaires décrochent. Rien que dans le département de l’Hérault, qui compte de nombreux campings, la baisse de 10% cet été correspond à 1,4 million de nuitées, quand la progression sur la Côte d’Opale représente 15 000 à 20 000 nuitées. Il y a bien sûr des gagnants en faible quantité dans le Nord. Mais aussi de grands perdants dans le Sud. Cela m’agace que le bilan soit parfois résumé à des considérations géographiques.

Le Memento du tourisme évoque effectivement un recul des nuitées françaises de 5% en 2025, en comparaison avec 2024. Mais nous savons aussi que la durée de séjour diminue, et que les vacances non-marchandes augmentent. Par conséquent, le recul des nuitées françaises ne cache-t-il pas une stabilité du nombre de Français qui partent en vacances, en hébergement payant ou gratuit ?

Jean Pinard : Nous pourrons le mesurer quand nous disposerons de l’ensemble des chiffres, notamment sur l’été.

Sur la durée des séjours, l’Observatoire des vacances réalisé par l’ObSoCo menée avec Jean Viard révèle que, pendant les grandes vacances, environ 30% des partants choisissent désormais une durée d’une semaine seulement. C’est déjà un enseignement intéressant.

De nombreux Français sont obligés de partir quand leur entreprise ferme la première quinzaine d’août. Or c’est la période pendant laquelle les vacances sont les plus chères, beaucoup trop chères pour ceux qui n’ont justement pas le choix des dates de vacances. C’est un angle mort, jamais abordé. Certaines personnes privilégient des courts séjours de proximité en raison des prix du carburant et des péages.

Donc, le taux de départ des Français en vacances d’été va baisser, c’est pour vous un fait établi ?

Jean Pinard : C’est clair. Je pense que les deux tiers des départements français enregistreront une baisse de la clientèle française cet été, sur la période des vacances scolaires.

Les Français sont moins partis en vacances cet été – au moins une semaine. Il faut s’atteler à ce problème plutôt que de faire de la contorsion sémantique afin de masquer des baisses de fréquentation. Langue de bois en août, gueule de bois en décembre…

Le bilan de l’été 2026 confirme un décrochage structurel de la clientèle française, pendant les grandes vacances. On est restés chez soi ou on est allés 3 à 4 jours chez des parents ou des amis.

Il y a un problème structurel – le pouvoir d’achat -, mais aussi la concurrence du divertissement digital. Nous avons tous les outils pour le mesurer précisément, mais nous ne le faisons pas. Nous achetons de plus en plus de données, mais nous analysons de moins en moins. Cela me peine en tant que géographe.

C’est donc pour vous une tendance de fond…

Jean Pinard : Après un recul de 3% en 2024, le nombre de nuitées françaises a diminué de 5% en 2025. Nous devrions être dans cette épure-là cette année. Trois années de baisse, c’est une tendance structurelle, qui passe sous les radars. Le phénomène de baisse dans l’Hérault n’est pas lié à la canicule – même si elle a eu des effets – mais à un problème de pouvoir d’achat. Sachant que la côte d’Opale et le littoral normand offrent un meilleur rapport qualité-prix que des régions du sud. La côte du Languedoc-Roussillon, très populaire, est pour sa part prise en sandwich entre l’Espagne qui est plus attractive au niveau des prix et le nord de la France.

D’ailleurs, dans les ventes des agences de voyages, pour des départs en juillet ou en août 2026, le nombre de dossiers baisse de 8% toutes destinations confondues, mais il progresse de 2% sur l’Espagne…

Jean Pinard : La concurrence espagnole n’est pas nouvelle pour la côte méditerranéenne, mais elle s’accentue sous les effets de la canicule et du pouvoir d’achat. L’Espagne risque de passer devant la France, au niveau des arrivées touristiques internationales.

Quel enseignement majeur retenez-vous de l’Observatoire des vacances réalisé par l’ObSoCo avec le sociologue Jean Viard ?

Jean Pinard : Parmi les enseignements, je retiens que 10% des Français ont vraiment le choix de leur destination de vacances, si vous enlevez ceux qui partent chez des proches, à l’étranger, avec des aides ou moins d’une semaine. Cela confirme une de mes intuitions. Nous dépensons des sommes astronomiques pour séduire des vacanciers à travers des campagnes marketing, alors que beaucoup ont déjà choisi leur destination en raison de contraintes. Un autre chiffre a retenu mon attention : parmi les personnes qui ne partent pas pour des raisons financières, la moitié ne partaient déjà pas enfants. C’est le phénomène de reproduction, ce qui est assez terrifiant. Il y a un gros constat d’échec collectif de notre accompagnement des personnes qui n’ont pas la culture ou les moyens de partir.

Je fais un aparté : Jean-Marc Jancovici lance une assemblée citoyenne sur le réchauffement climatique, en 2027. Je fais partie des personnes tirées au sort. J’ai reçu des données en amont, pour préparer, ce qui permettra d’avoir un temps d’échanges. Quand avons-nous ce temps dans le tourisme, collectivement ? Jamais.

Parmi les non-partants, environ la moitié invoquent des raisons financières. Pour vous, quelle serait LA mesure qu’il faudrait adopter pour améliorer le taux de départ ?

Jean Pinard : Il faudrait créer un outil, soit une structure qui coordonne les aides et permette la collecte des financements, coordonne les aides et s’appuie sur des relais locaux existants. Les offices de tourisme, notamment ceux des villes, pourraient être des relais de l’ANCV, des CAF et des CCAS*, afin de conseiller les publics les plus précaires. Il n’y a pas de service public du tourisme social. Mais nous pourrions en créer un en imaginant une structure. Nous pourrions aussi imaginer de nouveaux flux financiers. Je plaide également pour une taxe de séjour additionnelle, d’environ 10%, afin de lever environ 100 millions d’euros. Les bénéficiaires de l’économie touristique que sont les groupes pétroliers et les gestionnaires autoroutiers devraient par ailleurs contribuer. En mettant tout cela en œuvre, nous améliorerions le taux de départ, notamment ceux des enfants.

« La concentration estivale » constitue selon vous « une fabrique d’inégalités ». Faudrait-il – sujet sensible – faire évoluer le calendrier scolaire ? Faudrait-il étaler le calendrier des vacances d’été comme en Allemagne au sein de ses différents Länder, tout en gardant la même durée de saison pour chaque enfant/étudiant ?

Jean Pinard : La question mérite d’être encore davantage posée aujourd’hui en raison des canicules. D’abord, le temps de l’enfant doit être privilégié, au-delà des considérations du secteur du tourisme. Ensuite, nous pourrions, pourquoi pas, opter pour deux grandes zones l’été, pour des vacances du 15 juin au 15 septembre. Mais ce schéma peut être compliqué pour les retrouvailles familiales. Et les vacances aux dates en commun de ces deux zones coûteraient cher.

Vous avez récemment fait un post pour expliquer qu’il ne faut pas forcément considérer la destination Espagne comme un modèle, versus la France.

Jean Pinard : En France, les deux-tiers de nuitées sont françaises, pour un tiers de nuitées étrangères. En Espagne, c’est quasiment l’inverse. La clientèle domestique compte beaucoup plus en France. Or nous nous intéressons surtout aux arrivées étrangères, ce qui me paraît surréaliste… Les deux-tiers des 222 milliards d’euros des recettes touristiques, soit 140 milliards – proviennent pourtant des Français en France. François Bayrou (ex-Premier ministre) a donné un objectif de 100 milliards d’euros (en 2030, NDLR), mais n’a donné aucun cap pour le marché domestique. Je ne comprends pas pourquoi, au-delà de la question sociale. D’un point de vue politique, cela n’a aucun sens.

Un dernier message ?

Jean Pinard : Il est temps de se poser, d’échanger, d’analyser, pour progresser et faire augmenter le taux de départ en vacances. Le monde du tourisme est ultra conservateur. Il faut que cela change totalement de paradigme.

*Agence nationale pour les chèques-vacances (ANCV), Caisses d’allocations familiales (CAF), Centres communaux/intercommunaux d’action sociale (CCAS).

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