Vacances non marchandes : un tourisme de la débrouille aussi massif que méconnu
Quatre-vingt-dix ans après les congés payés pour tous, des millions de Français prennent toujours la route des vacances sans payer leur hébergement. Signe que la débrouille continue d’occuper une place importante dans les pratiques de départ en été.
Il y a quatre-vingt-dix ans, naissaient les loisirs et le tourisme de la débrouille. L’avènement des congés payés pour tous, grâce à la loi mythique du Front populaire promulguée le 20 juin 1936, a créé une formidable révolution du temps libre.
Les travailleurs de l’ombre partent sur les routes à vélo – parfois en tandem -, en train ou encore à pied. Les Français les plus modestes commencent alors à découvrir la mer. D’autres profitent d’une journée à la campagne chez un parent où l’on mange mieux qu’en ville. C’est souvent chez un proche qu’on prend le large. Les finances sont encore trop serrées et le parc d’hébergements touristiques embryonnaire.
Robert Doisneau raconte la genèse de ce vent de liberté à travers des scènes de vie ordinaire : des instantanés de bonheur simple. Le photographe qui, n’aimait pourtant pas la plage selon ses filles, immortalise, « La voiture des vacances » (les Roches, 1939) et « Petites filles dans le train » (1945). Son appareil croque aussi le camping sauvage aux Sables-d’Olonne (1959), au plus près des embruns.
Cet été 2026 confirmera la tendance aux vacances de la débrouille
L’an dernier, 21 millions de Français ont opté pour de longs séjours non marchands, contre 14 millions en 2011 [1]. Là encore, il s’agit souvent de vacances chez des amis ou dans la famille. Parmi les modes d’hébergement touristiques plébiscités par les Français[2], le séjour chez des proches occupe la deuxième place (exæquo avec l’hôtel, à 31 % chacun), derrière la location saisonnière type Airbnb (39 %). Les raisons sont de deux natures : aux motivations financières – le logement gratuit – s’ajoute l’envie de retrouvailles en tribu. La reconnexion aux autres, à soi, mais aussi à la nature, compte parmi les plus fortes aspirations des vacanciers dans tous les sondages.
Cet été 2026 confirmera la tendance aux vacances de la débrouille, voire l’accentuera. En témoignent deux signaux faibles. Selon le sondage de l’Ifop pour l’Alliance France Tourisme mené en mars, le recours à l’hébergement non marchand explose, passant de 20% à 31% pour les longs séjours. C’est toujours plus simple de plier bagages en dernière minute chez un ami ou ses parents qui, pour certains, disposent d’une résidence secondaire (au nombre de 3,7 millions en France selon l’Insee).
L’échange de maisons monte en puissance
De plus, dans la catégorie des vacances non-marchandes, l’échange de maisons commence à faire florès. HomeExchange, le leader mondial du secteur, basé en France, a vu son activité bondir de 43% en 2025. Ses membres français et étrangers représentent ainsi 10 millions de nuitées dans le monde. L’équivalent du butin en Corse des hôtels, campings et villages de vacances pendant la saison estivale.
Sur l’été 2026, la plateforme compte parmi les rares acteurs du tourisme à enregistrer un taux de croissance de 30% en France, alors même que le conflit au Moyen-Orient et le contexte économique pèsent sur les projets d’escapades des Français.
Les adeptes de l’échange de logements aspirent à vivre comme des locaux, tout en optimisant leur budget. C’est l’expression d’une forme d’économie collaborative. Les réglementations qui resserrent l’étau autour des locations saisonnières convertissent par ailleurs un nombre croissant de propriétaires au troc, moyennant un abonnement annuel.
Sur fond de premiumisation
Si l’économie de la débrouille s’installe dans le paysage touristique, c’est également parce que le secteur se gentrifie. Toute l’industrie parle de « premiumisation ». La montée en gamme se glisse dans les moindres interstices de l’hospitalité. Sur le papier, c’est pour répondre à des clients plus exigeants. Mais soyons lucides, c’est aussi pour améliorer les recettes. Les coûts augmentent (énergie, alimentation, salaires). Alors pour les absorber, les prix suivent la même courbe, après des programmes de rénovation qui plaisent également aux investisseurs.
À l’image d’Airbnb qui s’est embourgeoisé depuis sa naissance, le parc hôtelier français monte en gamme comme en prix. « On compte près de 8 700 hôtels économiques (1 à 2 étoiles) en moins depuis 2010, souligne Coach Omnium[3]. À l’inverse, le nombre de 4 et 5 étoiles a enflé comme une brioche », passant de 898 en 2010 à 3 019 établissements aujourd’hui. La gentrification des vacances se poursuit, année après année. À Saint-Malo, la justice a autorisé, en mars, la construction d’un luxueux complexe hôtelier sur le site d’un ancien camping municipal. La France compte 7500 campings classés, contre 10 000 en 2010. Cette hémorragie aux raisons multiples touche notamment l’entrée de gamme.
Quatre-vingt-dix ans après la loi Blum, le tourisme de la débrouille n’a pas disparu : il s’est métamorphosé.
[1] Source : baromètre Raffour Interactif/Opodo.
[2] Selon l’enquête menée par L’ObSoCo pour Huttopia, pour le séjour principal.
[3] Panorama de l’hôtellerie en France par Coach Omnium (mars 2026).
