Gilles Finchelstein : « Les 5 semaines de congés payés sont devenues un acquis intangible »
C’est une conquête sociale d’une grande ampleur. 1936 marque l’avènement des congés payés pour tous. Quatre vingt dix ans plus tard, l’accès aux vacances demeure inégal.
Les congés payés pour tous soufflent leurs 90 ans. La Chambre des députés a adopté le 11 juin 1936 le projet de loi sur les deux semaines de congés payés, promulguée le 20 juin 1936. C’est la genèse lointaine du tourisme populaire.

Comment résumer l’évolution des congés payés depuis lors ? Gilles Finchelstein, secrétaire général de la Fondation Jean-Jaurès, identifie deux grandes périodes de 45 ans chacune. La première, de 1936 à 1981, correspond à « la conquête politique » sous Léon Blum (deux semaines de congés payés), Guy Mollet (3e semaine), Maurice Couve de Murville (4e semaine, en 1969) et François Mitterrand (5e semaine).
« 1981 marque le moment de césure, poursuit Gilles Finchelstein. D’abord, c’est pour la première fois une réforme préparée, un peu comme un rattrapage par rapport à l’Allemagne et à la Scandinavie. Et surtout, c’est pensé comme la conquête du temps. » La création d’un ministère du Temps libre, au demeurant assez éphémère, incarne cette nouvelle ère dans laquelle le travail perd graduellement du terrain.
Des congés payés, mais pas toujours des vacances
« Les 5 semaines de congés payés sont devenues un acquis intangible. C’est aujourd’hui un patrimoine commun qui fait consensus. Depuis 90 ans, le terrain sociétal s’est substitué au terrain social, en passant de la dignité des travailleurs à la libération des individus. »
Pour illustrer ce basculement, le secrétaire général de la Fondation Jean-Jaurès aime citer Jean Viard. « C’est de plus en plus le hors-travail qui structure le travail », souligne le sociologue et coauteur de l’essai Le Livre des vacances.
« Pendant toutes ces décennies, les Français ont développé une sorte de science des vacances, ajoute Gilles Finchelstein. Ils sont devenus des experts dans leur préparation ». Mais, ne l’oublions pas, environ 30% à 40% des Français ne partent pas, le taux variant selon les méthodologies des sondages.
Une conquête sociale inachevée
Les congés payés représentent ainsi une conquête sociale inachevée.
« Une part importante de la population ne part toujours pas en vacances, principalement pour des raisons financières, a rapellé le géographe Rémy Knafou lors d’un colloque de VVF sur le sujet. Sont directement touchés les travailleurs précaires, les familles monoparentales et les personnes à faibles revenus ». C’est d’autant plus difficile à vivre pour ces publics que la société a fait des vacances et de ses récits une norme sociale.
« La stagnation du taux de départ en vacances depuis plusieurs décennies est un révélateur sociologique de première importance qui nous dit beaucoup de choses sur la structure des inégalités françaises », complète Rémy Knafou. Partir en vacances « reste un privilège de classe ».
L’enjeu des classes de mer
Nombre d’observateurs et d’acteurs fustigent le désengagement de l’État et des collectivités. À commencer par le consultant Jean Pinard. Selon ses calculs, l’État accorde 180 millions d’euros pour accompagner les plus précaires dans le départ en vacances. Une enveloppe qu’il qualifie de largement insuffisante. Surtout au regard des 20,1 milliards d’euros de contribution positive du tourisme à la balance des paiements.

Jean Pinard est aussi vent debout contre la fermeture cet été, sur arrêté préfectoral, du centre Hériot, à Cancale, lequel accueillait 1800 enfants par an en classes de mer.
Et pour cause, l’apprentissage des loisirs et des pratiques récréatives s’apprend dès l’enfance. Émilie Schaf, membre du Bureau national du Secours populaire en charge de l’accès aux vacances, explique combien il est difficile pour des familles jamais parties de s’autoriser le droit au départ. Ces Français doivent accepter de « quitter un quotidien dans lequel ils sont emprisonnés pour ensuite s’accorder le droit de partir ».
Un ministère du Temps libre, une bonne idée ?
C’est en mai 1981 que Pierre Mauroy a inventé un ministère du Temps libre, qui subsistera jusqu’en 1983.
À l’heure de l’intelligence artificielle qui bouscule le monde du travail, un tel ministère aurait-il plus de sens qu’un ministère du Tourisme ? Sur le papier, il serait naturellement plus inclusif puisqu’il concerne tous les Français,
À cette question posée par L’Écho touristique, Gilles Finchelstein répond que le puissant secteur du tourisme justifie l’existence d’un ministère ». Mais il ajoute dans la foulée que le retour du ministère du Temps libre serait « intéressant ».
Des congés parfois difficiles à poser
L’institut Verian a mené une étude pour Airbnb en février 2026 (auprès de 1 000 personnes). Résultat : les Français sont attachés aux congés payés, avant tout pour se reposer (41%), changer de cadre (39%), prendre du temps pour soi (30%) et aller voir leurs proches/la famille (25%). Toutefois, 20% des actifs n’utilisent pas l’intégralité de leurs congés. Les raisons ? Des considérations financières (46%), la volonté de faire face à des imprévus (38%), l’absence de remplacement au travail (25%). La Gen Z souhaite pour sa part des congés « plus qualitatifs » selon Stewart Chau, directeur d’études de Verian. « Plus que le repos ou le changement de cadre, les plus jeunes veulent vivre une expérience pendant leurs vacances », ajoute-t-il. Autre enseignement inattendu du sondage : seul un Français sur deux rattache les congés payés à 1936. Et 18% les associent à l’année 1968.