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Jean-Pierre Mas : « Jancovici a totalement raison, sauf quand il dit une bêtise »

Relations entre les agences et Air France, Jancovici, priorités 2023.. Jean-Pierre Mas aborde de nombreuses questions dans cette grande interview à L’Echo touristique.

Quelles sont vos priorités 2023 en tant que président des Entreprises du Voyage (EdV) ?

Jean-Pierre Mas : C’est d’inscrire le secteur dans le futur. Passer d’une phase défensive, celle du Covid, à une phase offensive avec des sujets clés : la digitalisation, la relation au travail, la prise en compte de la RSE et de l’éco-responsabilité. Nous devons notamment aller vers un partage des richesses, avec si possible un accord d’intéressement dans les entreprises. D’où notre souhait de conclure un accord-cadre sur l’intéressement avec les organisations syndicales dont nous déplorons l’inertie.

La question du remboursement des prêts garantis par l’Etat n’est pas prioritaire ?

Jean-Pierre Mas : La question des PGE, c’est comme un volcan qui bouillonne sous terre, elle est toujours à l’ordre du jour. Ce n’est juste pas un sujet très perceptible puisque les remboursements ont commencé ou vont commencer. Nous avons obtenu qu’en cas de difficulté, des opérateurs puissent faire appel au médiateur départemental du crédit pour rééchelonner les remboursements.

Mais les entreprises ont peur d’être alors « fichées »…

Jean-Pierre Mas : Mieux vaut avoir une note légèrement dégradée que d’être dans l’incapacité de rembourser et de se retrouver en situation de cessation de paiement.

Vous n’avez pas de requête particulière auprès de la ministre déléguée au Tourisme Olivia Grégoire ?

Jean-Pierre Mas : Si, que la France se fasse entendre de manière efficace sur les perspectives d’évolution de la directive européenne sur les voyages à forfait. Les rédacteurs du texte marchent sur la tête (au sujet des acomptes).

La France d’en bas qui accédait aux vacances ne peut plus voyager.

Comment se présente l’année 2023 ?

Jean-Pierre Mas : Depuis l’été 2022, dans le loisir, nous nous approchons du chiffre d’affaires 2019 avec une chute d’environ 25% du nombre des dossiers. Cette tendance va continuer. La France d’en bas qui accédait aux vacances ne peut plus voyager. Celle d’en haut consomme un peu plus en raison d’une montée en gamme des prestations, de l’inflation et de l’allongement de la durée du séjour.

A l’heure de la reprise, le secteur est fortement pointé du doigt pour son empreinte carbone…

Jean-Pierre Mas : Ce sujet est au cœur de mes réflexions. Ce qui va nous servir, c’est la caricature que font de nous certains Ayatollahs de l’écologie.

Après l’été épouvantable de 2022 et cet hiver anormalement chaud, la problématique du réchauffement climatique est maintenant dans tous les esprits. Notre rôle, c’est aujourd’hui de réduire notre empreinte carbone, puis d’absorber ce qui ne peut être réduit. Concernant l’efficacité des méthodes d’absorption, il faut que des scientifiques prennent la parole sur le sujet.

Jancovici a totalement raison sur l’analyse globale, sauf quand il fait une sortie de piste.

De formation ingénieur, Jean-Marc Jancovici, du Shift Project, a récemment proposé la mise en place d’un quota de 3 à 4 vols par personne, dans toute sa vie. Votre avis ?

Jean-Pierre Mas : Jancovici a évoqué 3 à 4 vols dans la vie, dont deux dans la jeunesse. C’est une ânerie pour provoquer et faire prendre conscience. Comment peut-on expliquer à un Antillais vivant en métropole et à un Indien qui travaille dans un pays du golfe qu’ils verront leur famille deux fois dans leur vie adulte ? Un tiers du trafic mondial de 4 milliards de passagers provient du trafic affinitaire, contre un tiers provenant des touristes et autant des voyageurs d’affaires.

Jancovici a aussi dit que si le trafic aérien baissait de 1% à 2% par an, en comparaison avec 2019, il tiendrait ses objectifs. Là, je le prends au mot, cet objectif est atteignable. Le trafic aérien a diminué de -17% en 2022 par rapport à 2019, nous serons à environ -10% en 2023. Et je ne suis pas sûr que nous soyons en 2025 au-dessus du niveau pré-Covid, pour deux raisons : les voyageurs d’affaires ne retrouveront jamais le niveau de 2019 parce que la démarche RSE des entreprises contraint à une forte réduction de l’empreinte carbone. Et dans le loisir, la sobriété dans l’usage de l’avion se développe, surtout dans les générations nées après 1990.

Donc, globalement, Jancovici n’a pas tort ?

Jean-Pierre Mas : Il a totalement raison sur l’analyse globale, sauf quand il dit une bêtise. Sauf quand il fait une sortie de piste, comme ces deux vols (autorisés) dans la vie adulte. Je considère que Jancovici est un homme brillant, une référence dans la réflexion écologique. J’écoute ses podcasts, j’en suis un lecteur assidu. J’ai d’ailleurs offert son livre « Le monde sans fin » une vingtaine de fois, y compris à Noël. Je reste en partie en désaccord avec lui sur la méthode.

Quand on veut lutter contre l’alcoolisme, on ne s’en prend pas aux viticulteurs. C’est un problème d’abus de la consommation d’alcool. Nous sommes les viticulteurs du voyage. Nous devons néanmoins inciter à la sobriété et à la modération. Il faut expier nos péchés. 

Tout le monde doit faire des efforts. Mais il ne faut pas non plus supporter tous les péchés du monde. Nous ne pouvons pas imaginer un monde sans mobilité. Un monde sans mobilité, c’est un monde qui plonge dans l’obscurantisme.

Je ne ferai pas Poutine.

Revenons aux EdV. De nouvelles élections marqueront 2023. Quand auront-elles lieu ? C’est votre troisième et dernier mandat compte tenu des statuts ?

Jean-Pierre Mas : Les élections ont lieu lors de l’assemblée générale qui, depuis trois ans, coïncident avec l’IFTM. Elles se dérouleront donc sans doute au mois de septembre, en tout cas pas en avril. Ce sera mon troisième et dernier mandat. Il n’y aura pas de manipulation statutaire pour permettre de prolonger. Je ne ferai pas Poutine (rires).

Quel est votre premier bilan de ces trois mandats ?

Jean-Pierre Mas : Je dresserai le bilan quand je serai sur la ligne d’arrivée. Ce n’est pas le moment de se retourner sur son parcours, il faut au contraire accélérer. Je suis aujourd’hui dans l’action, et même dans l’accélération de l’action afin de boucler les dossiers dans les 9 prochains mois. Si dès maintenant je devais retenir un seul élément des 9 années, ce serait l’action des EdV dans la crise Covid. Notre secteur a été le plus impacté par la pandémie. Et la crise a permis de révéler le rôle des EdV. Nous avons été en permanence sur le front – mais mes entreprises Manatour, l’agence Voyages d’Oc et mon plateau d’affaires n’en ont pas souffert pour autant. Je pense sans fausse modestie que les adhérents nous en sont reconnaissants. J’ai eu la chance de travailler avec une équipe au top, qui n’a pas compté ses heures. Avec la secrétaire générale, Valérie (Boned), il y avait complicité et complémentarité. Nous avons mêmes mélangé nos rôles. J’ai essayé de m’impliquer dans les relations sociales et j’ai été très déçu des organisations syndicales, de leur manque de réactivité et de lucidité. Quant aux relations avec IATA, elles se sont un peu apaisées. Avec cet organisme, il faut montrer les dents sans jamais remettre la muselière.

Certains regrettent que vous n’ayez pas assez montré les dents à Air France, alors que la norme NDC signifie la fin des incentives GDS et donc de revenus importants pour les agences…

Jean-Pierre Mas : NDC va être généralisé. Laurent Abitbol (président de Marietton et du directoire de Selectour, NDLR) a appelé au retour à la commission fin 2021. Mais il ne faut pas rêver. Nous étions dans un modèle économique pervers : les compagnies payaient des fees aux GDS, lesquels reversaient une partie aux agences pour maintenir ou développer leurs parts de marché. Ce modèle est fini. Néanmoins, c’est idiot de la part des compagnies aériennes de ne pas rémunérer les distributeurs qui leur amènent des passagers haute contribution. Nous leur disons… Mais la commission est devenue un gros mot pour les compagnies qui sont des moutons de Panurge, dont les intelligences individuelles s’annulent quand elles sont en collectivité.

Le rétablissement de la commission est un combat d’arrière-garde.

Pour vous, il n’y a aucun espoir, la commission ne reviendra pas ?

Jean-Pierre Mas : Non, je ne ressens pas cet électrochoc. Notre modèle, c’est plutôt d’aller chercher un complément de revenus auprès des clients, en améliorant notre qualité de service, jusqu’au volet RSE et au bilan carbone. Le rétablissement de la commission est un combat d’arrière-garde, que je laisse à d’autres. Parmi les combats que nous avons menés, avec les patrons de réseaux et de TMC, il y a celui avec la SNCF. L’accord a été signé pour 5 ans, c’est bien pour mes successeurs.    

Revenons à la présidence future des EdV. Avez-vous identifié un dauphin ? Resterez-vous comme vice-président ou conseiller ?   

Jean-Pierre Mas : Je ne suis pas souverain, donc, je n’ai pas de dauphin (rires). Selon nos statuts, tout mandataire social d’une entreprise adhérente pourra proposer sa candidature. Nous ne manquerons pas de candidats, j’en suis convaincu. Quelles sont les qualités requises ? Il faut avoir une capacité d’écoute, un esprit de synthèse, et se montrer déterminé. Ce qui ne veut pas dire « hurler » ou faire des effets de manche sur une caisse à savons.

Encore une fois, ma succession n’est pas un sujet, cela le sera en septembre. Et pour ma part, je ne vais pas garder un pied dans la porte (après l’élection d’un nouveau président, NDLR).

Dernier sujet : l’APST n’a pas obtenu le feu vert de Bruxelles pour la réassurance publique. Votre avis ?

Jean-Pierre Mas : Le fait que Bruxelles ne valide pas est inadmissible, et risque d’inciter des garants comme Groupama et Atradius à se retirer du marché. Au détriment des consommateurs.

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