Qui sont les frondeurs du tourisme ?
Ils n'acceptent pas, ou plus, l'ordre établi, qu'il soit institutionnel, administratif, commercial…Rencontre avec quelques-uns de ces frondeurs qui bousculent les habitudes et font bouger les lignes.
Ceux qui s'affranchissent des usages de la profession
Au comité exécutif du Seto le 4 septembre, Emmanuel Foiry était attendu de pied ferme par nombre de ses confrères. En démissionnant de l'APST cet été, le patron de Kuoni a jeté une grosse pierre dans le jardin, déjà bien encombré, d'une institution de la profession (3 300 adhérents, plus de la moitié des immatriculations d'Atout France). « Nous avions déjà été l'un des premiers à quitter le Snav en 2006, insatisfait des services du syndicat. Ce n'est pas un acte politique, mais de bon sens économique. Nous avons trouvé moins cher ailleurs ». Kuoni sera garanti par Atradius, un assureur « qui offre un rapport qualité-prix plus satisfaisant que l'APST », selon lui. Daniel Richou, président de Richou Voyages, s'était lui-même affranchi, en 2013, des règles jugées financièrement contraignantes, et des hausses de cotisations à répétition de l'association. « Thomas Cook n'a jamais été garanti par l'APST », rappelle Emmanuel Foiry pour relativiser sa décision. Et à ceux qui s'inquiètent de sa future conformité européenne (en rapport avec l'exigence de garantie totale des fonds déposés), Emmanuel Foiry assure qu'il ne se mettra pas dans l'illégalité. « Je ne doute pas que banquiers et compagnies d'assurances adapteront leurs offres ». En attendant, lui fait des économies.
Ceux qui créent des modèles moins contraignants
La scène est de plus en plus fréquente lors des traditionnelles réunions d'informations sur l'immatriculation des opérateurs touristiques qu'organisent tous les deux mois Atout France, le Snav et l'APST. « Un certain nombre de créateurs d'entreprise veulent qu'on leur dise qu'ils ne devront pas s'immatriculer », décrit Jean-Marc Rozé, secrétaire général du Snav. Le phénomène ne cesse de prendre de l'ampleur avec l'émergence, sur Internet en particulier, de nouveaux modèles et de nouveaux acteurs qui cherchent les moyens d'éviter les contraintes de la profession, et surtout l'obligation de garantie financière. Mais frondeur ne veut pas forcément dire fraudeur. Si certains plongent dans l'illégalité, d'autres bâtissent au contraire leur modèle en fonction de ce que la réglementation leur permet de faire sans immatriculation. C'est le cas, par exemple, du site RendezVousChezNous.com, qui met en relation des voyageurs et des artisans locaux. Il s'est ainsi assuré de ne pas encaisser le montant des transactions (l'argent est conservé par le prestataire monétique jusqu'à réalisation de la prestation) et s'interdit d'étendre son offre à l'hébergement ou au transport. « Pour respecter la loi, nous ne pouvons pas construire de packages, alors même que nous avons parmi nos prestataires une artiste-peintre qui fait aussi chambre d'hôtes et proposait d'associer les deux », explique Pierre-Jérémy Gardiner, cofondateur.
Ceux qui partent en croisade contre les leaders
Au Welcome City Lab, l'incubateur parisien qui l'héberge, Hotels-prives.com est surnommé le « Robin des bois » de l'hôtellerie. Une appellation qui ne déplaît pas au créateur et DG de la jeune entreprise, Julien Laz, qui veut offrir aux hôteliers un autre modèle que celui, « abusif », des OTAs, Booking.com en tête. Hotels-prives.com, c'est zéro commission mais aussi zéro abonnement ou cotisation, les hôteliers indépendants étant visibles sur le site sans débourser un centime, à condition d'offrir aux internautes plus de 10 % de réduction sur leurs meilleurs tarifs. En cinq mois, 740 établissements ont déjà rejoint la plate-forme qui se rémunère via des options payantes, des opérations événementielles et bientôt des ventes flash privées. « On canalise une certaine grogne mais notre démarche n'est pas que défensive. On veut construire, réinventer l'hôtellerie, offrir du service aux consommateurs en étant créatif, avec une profondeur d'offre et le juste prix », explique celui qui est petit-fils d'hôtelier breton mais aussi DG des guides de voyages Citizeum. Un combat qui rejoint celui de FairBooking mais avec une logique entrepreneuriale, quand l'association d'hôteliers « Booking-résistants », créée en 2013, s'apparente à un mouvement idéologique de rébellion. « On ne s'est pas lancé avec un esprit de revanche, mais avec des idées neuves pour changer la donne et un vrai projet d'entreprise », affirme Julien Laz.
Ceux qui défendent à tout prix un autre tourisme
Plutôt périr que trahir ou travestir ? Ce pourrait presque être leur devise. Pour ces patrons de TO, les voyages n'ont de valeur que s'ils servent un idéal, que les contraintes économiques ne sauraient compromettre. Refusant de se fondre dans le moule dominant d'un tourisme industrialisé ou normalisé, ils revendiquent au contraire leur liberté de parole et d'action. Maurice Freund, fondateur de Point Afrique, est sans doute celui qui incarne le plus cette vision, au risque de passer pour un jusqu'au-boutiste. Depuis des années, il s'éreinte à programmer des voyages dans les destinations saharo-sahéliennes qu'il juge sûres (parfois en opposition avec les avis du Quai d'Orsay). Un acharnement au nom du développement des économies locales, mais qui a vidé les caisses de l'entreprise, faute d'un nombre suffisant de passagers pour être rentable. L'hiver prochain, le TO relance des vols vers la Mauritanie, mais il devra le faire cette fois sans le soutien du groupe Voyageurs, qui ne souhaite pas y envoyer ses clients. « Point Afrique maintiendra (peu importe le nombre de participants) ses vols », a promis Maurice Freund sur son compte Facebook le 11 septembre. Avant de confier que l'entreprise « a vendu tous ses biens » et qu'« en cas de remplissage insuffisant, nous n'existerons plus pour la saison 2015-2016 ».