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Marc Rochet : « Air France n’est pas une compagnie aérienne »

Marc Rochet, je le connais depuis plus de trente ans. Un homme souvent discret, plein d’humour et fidèle en amitié. Cet homme peut être redoutable quand il est confronté à la bêtise ou l’injustice. Le président d’Air Caraïbes et de French Bee, homme « clé » du transport aérien français, a accepté, très rare chez lui, de se confier.

L’Echo touristique : Marc Rochet, qui êtes-vous ?

Marc Rochet : Je suis quelqu’un qui a fait une grande partie de sa carrière dans l’aéronautique par passion, et pour toutes les satisfactions que l’on rencontre dans ce domaine. Il y a d’autres moments beaucoup moins sympathiques… J’ai la majorité de ma carrière derrière moi, pour ne pas dire la totalité maintenant. Et j’en garderai d’excellents souvenirs. Dans ces métiers qui tournent H24, la passion est fondamentale pour s’épanouit malgré les contraintes, le stress, la fatigue. Il n’y a pas que notre milieu qui est ainsi fait. Dans les métiers de santé, n’importe quoi peut arriver à n’importe quel moment, y compris la nuit de Noël, les femmes et les hommes de ce secteur sont aussi des gens passionnés.

Mon père était dans l’aérien, chez Air France.

Cette passion de l’aéronautique est-elle venue naturellement ?

Marc Rochet : C’est d’abord d’origine familiale, mon père était dans l’aérien, chez Air France. Nous étions 4 garçons à la maison, je pense qu’il nous a transmis ça. Mon père était dans la maintenance. Je me rappelle, étant gamin, l’avoir vu rentrer à la maison pour demander à ma mère « prépare-moi la valise, je pars en dépannage. » J’ai fait des études d’ingénieur en aérodynamique, ce qui m’a beaucoup appris. J’ai eu la chance d’avoir un très grand professeur, ancien rescapé au sens militaire des équipes Van Braun que la France avait réussi à conserver comme chercheur à Poitiers. J’ai fait un court passage dans la recherche avant de me réorienter dans le transport aérien civil en rentrant à Air Inter.

Air Inter, cette compagnie devait-elle perdurer ou était-elle condamnée à disparaître ?

Marc Rochet : Air Inter avait beaucoup d’atouts et une capacité d’innovation. C’était une compagnie mono-classe, qui s’adressait à la clientèle des hommes d’affaires mais aussi des familles, avec trois catégories tarifaires en fonction de l’heure et de la demande, une flotte performante. Il s’agit de l’une des compagnies qui a mis en ligne l’A300B2, un des premiers gros porteurs pour du court-courrier. Son handicap structurel, c’était d’être une compagnie de monopole. A défaut de les maîtriser, ses coûts sont devenus très élevés. Je garde envers Air Inter un souvenir affectueux. C’est là où j’ai démarré en tant que salarié, j’y ai vécu des moments très importants.

Vous avez été un précurseur sur le yield, les tarifs Bleu-blanc-rouge, peut-on dire que vous avez inventé quelque chose ?

Marc Rochet : Moi non ! J’ai eu la chance de croiser un garçon remarquable : Dominique Gretz qui est un peu plus âgé que moi. On a toujours fait équipe ensemble, on est amis… depuis plus de 40 ans maintenant ! Il est l’un des meilleurs spécialistes du yield. American Airlines a été précurseur des méthodes de remplissage des avions en période creuse. Tout le monde a en tête les prix élevés pendant les pics d’activité, mais le yield permet aussi de les baisser le mardi à 13h. Pour remplir les avions, il faut alors savoir aller chercher la fameuse grand-mère de Carpentras pour qu’elle voyage. Le yield est devenu un des facteurs de croissance les plus importants dans le transport aérien. En tout cas, c’est ma conviction.

Vous avez créé AOM, cette compagnie créée en 1991, aujourd’hui disparue…

Marc Rochet : Je n’ai pas créé AOM. J’ai grandement participé à son histoire avec tous ses collaborateurs.

Je me suis trouvé confronté à une première opportunité de carrière qui était de quitter Air Inter pour aller chez Air Guadeloupe qui venait d’avoir un accident sérieux et avait besoin d’une restructuration pour la remettre sur les rails, ce que nous avons fait. En 1988, je e me suis fait recruter pour lancer Aéromaritime. C’était sans doute avant l’heure le premier projet sérieux de low-cost, avec des 737 mono-classe pour desservir l’Europe, puis des 767 pour desservir les Antilles, La Réunion, là aussi mono-classe pour densifier les prix. Je me suis retrouvé collé avec l’image d’un gestionnaire rigoureux, animateur, manager. Et c’est comme ça que je me suis retrouvé dans le bureau du Crédit Lyonnais qui avait sur les bras deux malades : un qui s’appelait Air Outremer et l’autre Minerve. La banque m’a demandé si j’avais envie de participer à un projet de restructuration, et j’ai accepté. Fusionner deux entreprises, c’est très compliqué en France. On l’a réalisé avec succès parce qu’on a eu le soutien du Crédit Lyonnais, soyons clairs, mais aussi celui des personnels. On avait un avion qui a marqué l’histoire : le DC10. Il avait un atout, c’était un gros porteur, long-courrier, fret et plus petit qu’un 747. Donc forcément, on le remplissait plus vite avec une bonne recette unitaire grâce au yield management, ce qui a permis de porter la croissance. Je suis très fier, avec tous les collaborateurs d’AOM, d’avoir participé à cette expérience. On avait calé le produit sur des tarifs très compétitifs mais aussi une image un peu supérieure avec une business class, de bons vins…

Je suis totalement révolté par l’agression Russe en Ukraine.

Cela vient-il de votre passion du vin ? C’était cet esprit de service haut de gamme ?

Marc Rochet : Château Beychevelle, il faut rendre à César ce qui est à César, ce n’était pas mon choix mais celui de mon directeur commercial, Michel Tallard. C’est un nom fabuleux Beychevelle, ce n’était pas très cher à l’époque et en plein redressement. Michel avait détecté ces atouts, ce qui a fait la réputation d’AOM. Ma passion du vin est personnelle. Etudiant, je cherchais des petits boulots pour financer une partie de mes études. Je m’étais mis, avec un fils d’agriculteur, à vendre du vin.

Mais vous êtes maintenant un excellent amateur de vin ?

Marc Rochet : Dominique Gretz est aussi un petit amateur comme moi de vin. Ensemble, on s’est lancés dans l’achat des primeurs. Tous les ans, même encore aujourd’hui, j’achète des primeurs. Probablement que je ne boirai pas la cave importante que j’ai accumulée au fil du temps. Les différents membres de la famille Rochet en bénéficieront sans doute. Dans toute passion, il y a aussi un côté irrationnel.

Plus de 3 000 bouteilles ?

Marc Rochet : Je ne les compte plus, c’est plus simple !

Dans vos autres passions, vous êtes un grand amateur d’art contemporain ?

Marc Rochet : Petit amateur d’art contemporain ! Je m’y suis intéressé assez jeune. J’ai commencé à acheter de petits tableaux sympas ou des croutes, soyons clairs. Je l’ai fait par goût, aussi par intéressement au sens culturel des choses. Je n’ai jamais revendu un seul des tableaux, que j’ai achetés directement, en connaissant les artistes. J’ai cherché à chaque fois l’originalité. Quand vous le doublez du contact avec la personne qui est à l’origine de l’œuvre, même si c’est très modeste, vous accrochez quelque chose dans votre tête. Derrière chaque tableau, j’arrive à mettre une histoire humaine. J’ai eu de la chance, j’ai acheté des œuvres à des artistes jeunes qui n’étaient pas connus, et certains d’entre eux sont désormais reconnus. J’ai un peu freiné mes envies, parce que je ne sais plus où mettre les oeuvres (rires).

Vous avez employé le terme « histoire humaine ». Vous qui êtes très discret, quel regard vous portez sur le genre humain ?

Marc Rochet : Forcément un regard positif, mais pas non plus sans esprit critique. Il y a des milliards d’histoires fabuleuses de ce que l’homme a pu créer. Quand vous voyez qu’il y a 15 jours on a été capable de détourner un satellite tournant autour d’un astéroïde – pour un jour pouvoir détourner la trajectoire d’un engin nous tombant dessus -, c’est extraordinaire. Comment l’être humain a été capable de faire ça ? L’être humain est capable du meilleur, malheureusement du pire aussi, tous les jours nous en avons des exemples.  Je suis totalement révolté par l’agression russe, et c’est dramatique pour le peuple ukrainien que je soutiens à 150%. Quand on voit ce qui se passe en Ukraine, c’est toutefois sans commune mesure avec des guerres précédentes où on parlait de millions de morts. Quelque part, l’humanité devient un peu plus humaine en quelque sorte. Le chemin reste long, il reste encore beaucoup de progrès à faire.

Quel regard portez-vous sur la confrérie des pilotes ?

Marc Rochet : Elle a d’abord pour elle la fierté de l’histoire, la passion absolue pour un métier plein de symboles ; depuis Icare, on a quand même réfléchi au sujet. C’est aussi participer au transport aérien mondial, à cette culture humaine. Plus les gens voyageront, moins ils se taperont dessus. Le tourisme c’est une activité noble, le surtourisme c’est dangereux. Mais il vaut mieux dans beaucoup d’endroits faire du tourisme que développer des énergies polluantes ou extrêmement dangereuses pour l’humanité. Les pilotes ont la chance de participer à ce mouvement. Beaucoup d’entre eux sont des gens très bien, passionnés. On a parfois des jugements négatifs sur cette population parce qu’elle a un comportement qui va à l’encontre de l’histoire, bien souvent. Ce qui me frappe le plus chez certains pilotes, c’est cette négation du besoin de s’adapter. On est dans une catégorie professionnelle qui est incontestablement compétente. Mais dès qu’on leur parle de changer quelque chose, on soulève des résistances, des oppositions. Je l’ai vécu. Plus ils se comportent comme ça, plus ils poussent à une réduction de leur métier. A partir du moment où vous ne vous adaptez pas, vous vous condamnez vous-même. A un moment donné, la machine vous remplace. Je pense que les pilotes n’en sont pas assez conscients.

Etes-vous un bon patron ?

Marc Rochet : Il faut poser la question à mes salariés et actionnaires. Je ne suis pas capable de porter un jugement là-dessus. Être patron, c’est diriger, c’est essayer de faire de son mieux.  D’abord, un patron doit être humble. Le jour d’un succès peut être la veille d’un échec. Aussi, un patron c’est d’abord et avant tout quelqu’un qui travaille, un animateur d’équipe, quelqu’un qui fait « gagner » son entreprise. Il doit aussi avoir en tête le droit à l’erreur. Le patron qui dit qu’il a toujours raison, c’est l’autre c’est un mauvais patron. Evidemment, il ne faut pas se tromper tous les jours…

Dans notre pays, on a une vraie culture de l’aérien et de l’innovation.

La vie pour Marc Rochet, c’est quoi ?

Marc Rochet : C’est de faire cette mission que j’ai par la confiance que me font mes actionnaires. Être patron de compagnie aérienne, c’est un métier prenant. En cas d’urgence, les gens attendent que vous répondiez présent. Mes loisirs c’est ma vie privée, je ne la partage pas beaucoup. C’est aussi s’occuper de sa famille, j’ai la chance d’avoir un fils qui est dans un monde très changeant, dans le digital… C’est s’intéresser à se qui se passe autours de soi. La boîte de conseil que j’ai créée avec Dominique Gretz a eu l’opportunité d’avoir en 2020 une mission très intéressante en Ukraine. J’y suis allé pour voir comment on pouvait agir là-bas. C’est essayer de ne pas être focalisé non plus que sur son propre boulot.

Vous n’avez pas votre langue dans votre poche. Je vous sens souvent remonté contre l’administration française de l’industrie aérienne !?

Marc Rochet : Je la trouve très conservatrice. Qu’il y ait de la prudence dans la gestion des responsabilités, je n’en discute pas. Et je tiens à dire qu’a l’intérieur de certains ministères de l’aviation civile, vous avez des gens à la fois d’une extrême compétence et eux aussi passionnés, motivés pour le changement. Mais il y a un tel poids de certains lobbies et des politiques qui préfèrent repousser à demain qu’on n’a pas à mes yeux une vraie stratégie.

Pour moi, la France est un pays dédié au transport aérien, géographiquement centré sur l’Europe. On est 77 millions, on a des infrastructures remarquables, des compétences, des atouts formidables. Tout le monde sait qu’il y a deux capitales dans le monde de l’aviation civile : Seattle pour Boeing et Toulouse chez Airbus. Dans notre pays, on a une vraie culture de l’aérien et de l’innovation. La France accueille beaucoup de touristes, et en exporte aussi beaucoup. Mais je pense que l’Etat n’est pas suffisamment stratège. Christian Blanc l’avait dit avant moi quand il était président d’Air France : on est souvent dans l’immobilisme, on omet de se moderniser. C’est dommage. Avant d’être critique je suis d’abord déçu.

Vous avez été sollicité pour avoir la présidence d’Air France. Ça n’est pas marché pour moult raisons. Vous le regrettez ?

Marc Rochet : Pas du tout. Pour être clair, je pense que j’aurais été totalement incompétent. Ça ne m’a pas une seule fois réveillé depuis. Pourquoi je n’ai aucun regret ? je suis un peux sévère mais tout le monde le sait, Air France n’est pas une compagnie aérienne. C’est d’abord une entreprise avec ses moments de gloire, qui gère des navigants et des personnels au sol dont certains sont de grande valeur. C’est une société qui porte les couleurs de la France mais aussi une administration. Quand vous regardez la façon dont l’Etat français et hollandais ont aidé la France pendant la crise du Covid, on atteint des sommets qui n’ont aucune cohérence avec ce qui se fait quand on veut aider ou protéger une entreprise. Quand on regarde aujourd’hui la dette d’Air France, qu’on constate qu’en même temps, Lufthansa a pu se « reprivatiser » en faisant reprendre les parts de l’Etat allemand qui a aussi aidé Lufthansa… Je pense que j’aurais été incapable de gérer ça. Maintenant c’est un beau nom, un beau réseau, c’est le rayonnement de la France. Il faut différencier service du public et secteur public. Le service du public, c’est le pays qui en décide, si on me dit qu’il doit y avoir un facteur qui passe dans la rue une fois par jour, c’est du service public. Rien ne dit que ça doit être fait par une entreprise publique.

Si vous deviez changer quelque chose dans votre vie ?

Marc Rochet : Je n’ai pas de regrets. Je me suis retrouvé à un moment aussi dans une entreprise qui était dans le monde du e-commerce aérien digital : Travelprice, sans avions ni pilotes, mais avec des gens extraordinaires. J’ai aussi eu l’occasion de travailler pendant deux ans au sein de l’organisation Agha Khan. Ça serait très malhonnête et pas du tout humble de mon côté de dire que j’aurais pu faire autre chose. Ma carrière m’a donné beaucoup de satisfactions, y compris dans les relations humaines.

Après une belle carrière, à un moment, ne faut-il pas se retirer ?

Marc Rochet : On ne fait ces boulots que quand on a la confiance de ses actionnaires. J’ai quasiment travaillé toute ma carrière pour des entreprises privées ou basées sur le principe de l’économie libérale. Aussi, dans les débats actuels, je pense qu’il est quand même normal que les gens travaillent plus tard dans leur vie. La médecine a fait des progrès colossaux, la pénibilité du travail a beaucoup évolué. Sur un chantier, vous ne voyez plus personne porter un sac de ciment de 50kg, ils ont des machines automatiques pour les porter, c’est normal. Dans l’aviation, il y a désormais des appareils pour changer les roues, c’est très bien. Travailler âgé c’est à la fois bien pour la société, pour la personne que cela maintient en santé et aussi pour apprendre aux autres, pour transmettre. Est-ce que ça doit durer éternellement ? Sans doute pas. Le plus dur n’est pas de prendre la décision de s’adapter, mais d’être en cohérence pour transmettre à une nouvelle équipe.

11 commentaires
  1. Sécher Alain dit

    Alain Sécher
    J ai eu l occasion de travailler chez Air inter pendant plusieurs années avec Marc .Nous avions tissé à l époque une relation d amitié inoubliable. Malgré
    Les années je garde de lui le souvenir d un visionnaire d une intelligence exceptionnelle.

  2. 120 dit

    Un seul mot. Merci Marc. 🫡

  3. René CROATTO dit

    J’ai connu Mr Rochet à EAS « Europ Aero Service  » à Orly il était directeur Technique, puis chez AOM , une personne très accessible , visionnaire, franc, un homme très compétent sachant prendre les bonnes décisions quand il le faut,
    Félicitations à ce grand directeur de l’aérien.

  4. René CROATTO dit

    Bonjour Mr Philippe Silvin ,
    Bizarre dans les hangars j’ai vue l’outil pour changer les roues et blocs freins idem en piste peut-être pas en escale.

  5. Philippe Silvin dit

    Des appareils pour changer les roues , LOL, j ai 64 ans , mécano depuis 36 ans chez air France.
    Les roues des 777 et autres sont toujours changées à la main .

  6. SANDOT dit

    Monsieur ROCHET est un visionnaire un homme compétent sachant prendre les bonnes décisions quand il le faut
    Félicitations à ce grand directeur

  7. Christian Lubino dit

    C’est homme de grand cœur ❤️ .je tiens à le remercier pour tout ce qu’il à fait pour la société air Caraïbes, qui maintiennent monte en force. Bravo à ce monsieur.

  8. Tedd Dia dit

    Il faut qu il reprenne le fleurons national , air france…parceque sinon …

  9. Combes dit

    J’ai abordé un jour Marc Rochet dans les allées de TOP resa ,.. spontanément .. pour un avis .. on ne se connaissait pas du tout ..nous avons bavardé quelques minutes , je n’oublierai pas sa grande gentillesse et cette disponibilité .. un discours franc ..

  10. POTAGE dit

    J’ai bien apprécié Marc…Claude Potage (ex Air Inter)

  11. laure tre hardy dit

    Monsieur Rochet un grand monsieur accessible et fait honneur au monde du tourisme. Un grand merci à lui.

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