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Adriana Minchella : « J’avais 10 ans quand je suis arrivée en France »

Faut pas trop lui en conter à cette Italienne qui ne mâche pas ses mots. Déterminée et passionnée, Adriana résiste encore et toujours. Parce que, chez elle, on ne capitule jamais. Venue en France à l’âge de dix ans, elle est restée. Histoire d’une passionaria…

Adriana Minchella, qui êtes-vous ?

Adriana Minchella : Une passionnée, ça je crois que tout le monde le sait. Je me qualifierais de très bienveillante même si des personnes qui me connaissent mal parlent de moi de manière pas très bienveillante… J’ai fait le choix de ce métier il y a plus de 40 ans, je ne l’ai jamais quitté, j’ai trouvé ma voie. Est-ce mon enfance qui fait ça ? Quand je suis arrivée en France, nous étions une grande famille installée dans une rue avec seulement quelques Italiens. J’ai recomposé avec le Cediv une véritable famille. C’est une continuité de mes racines. J’étais dans un village, j’ai recomposé un petit village. Je me rappelle, à l’époque où on a créé le Cediv vous parliez d’un petit village gaulois. Je ne crois pas que ce soit ça, ce n’est pas ce qui nous caractérise. On a réussi à créer des liens très forts entre les agences et grâce au Visio, nous avons fait des choses merveilleuses. Alors oui, je suis quelqu’un de bienveillant mais je ne suis pas facile. Je suis Italienne avec un esprit allemand. Je fais ce que je dis et je dis ce que je fais. Donc, cela ne plaît pas forcément aux gens.

Vous êtes une immigrée en quelques sorte ?

Adriana Minchella : Oui, oui. Je suis immigrée, d’origine italienne. J’avais 10 ans quand je suis arrivée en France. J’ai appris le français en trois mois, un exploit ! A l’école, j’y suis arrivée pas mal, puisque j’ai passé le bac à 19 ans. Aujourd’hui, mon pays c’est la France, je le reconnais. Mais quand je suis en Italie, je pense en italien donc je suis italienne. Je suis prise par les deux nationalités, c’est un avantage. J’aime ce pays italien mais j’ai appris à être tout à fait française et à respecter la France, qui m’a permis d’être ce que je suis aujourd’hui.

Je peux vous demander pourquoi vous avez émigré en France ?

Adriana Minchella : Il n’y a rien d’extraordinaire. En 1961, mon père qui travaillait dans les constructions de digues s’est retrouvé sans emploi. A l’époque, le Général de Gaulle a fait appel à l’Italie pour la main-d’œuvre. Mon père est venu avec un contrat de travail et nous nous sommes retrouvés dans un endroit qui est pour moi toute mon histoire, toute mon enfance : la rue des cités à Aubervilliers. Tous les Italiens la connaissent puisque nous étions une rue d’immigrés de la même région. On a recomposé Little Italy dans la rue des cités. Nous avions, dans une autre rue, l’Algérie. Un espace très méditerranéen. On s’entendait parfaitement.

Vous venez de quelle région d’Italie ? 

Adriana Minchella : Je suis par mon origine rattachée à Rome mais nous vivions à 30 km de Naples. Je crois que je suis un peu des deux, Napolitaine et Romaine.

Vous avez gardé de la famille en Italie ?

Adriana Minchella : J’ai une maison en Italie.

Le tourisme ? Un hasard de la vie.

Arrivée immigrée à Aubervilliers, le tourisme c’est venu comment ? Un hasard de la vie ?

Adriana Minchella : Le hasard de la vie. A un moment donné, j’avais le choix de retourner en Italie pour étudier le droit mais je suis tombée très malade et je ne suis pas partie. J’ai complètement arrêté mes études et je me suis fait engager dans une société de transport où je me suis occupée du fret. Un jour, le responsable d’un comité d’entreprise m’a dit : « tu devrais changer de métier, ils cherchent à Tourisme et Travail quelqu’un pour s’occuper de la vente des voyages, ce qui t’irait bien. » Je me suis dit que vendre des voyages c’était mieux que d’être sur un quai où il fait froid… L’aventure a commencé un mois plus tard. Ma vocation première a été de vendre des produits « montagne » pour l’association, Tourisme et Travail, nous devions remplir le Club Med de Montalivet. Une expérience magnifique, qui m’a donné envie d’évoluer dans ce métier. Ce sont les responsables de comités d’entreprises adhérents de l’époque qui m’ont formée.

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© Cediv Travel

De là, vous êtes repartie dans le sud, vous avez monté vos agences ?

Adriana Minchella : Pas tout à fait… En 1983, on a décidé de partir de la région parisienne parce que mon fils faisait des allergies. Un jour mon compagnon a eu une proposition pour diriger un centre de vacances dans les Pyrénées-Orientales, je me suis retrouvée sans emploi. On est partis vivre dans la région de Perpignan, c’était merveilleux. Ensuite, on s’est installés à Lagrasse à côté de Béziers, pour gérer des campings. C’est la raison pour laquelle je connais aussi ce milieu. Nos accords passés avec Trigano nous permettaient d’avoir des bungalows toilés. Ce travail demandait un travail intense, 7j/7j. J’avais envie de passer mes week-ends chez moi. Alors, j’ai déposé une licence d’agent de voyages, et tout a démarré. En 1986, c’était l’association à but non lucratif pour gérer des structures de vacances. Et en 1990, on a régularisé la situation pour devenir une agence de voyages.

Ce n’est pas parce que l’on est petit que l’on n’a pas d’idées.

On va en arriver à la création du Cediv, en 2003. Il y avait déjà des réseaux d’indépendants, pourquoi cette « scission » ?

Adriana Minchella : Il n’y a pas de scission. En fait, j’étais spécialiste de la production France, et j’ai petit à petit commencé à vendre d’autres destinations comme la Grèce. Je me suis intéressée à ce métier de distributeur, différent du mien. J’ai été élue. Je me suis véritablement fait une petite place au sein du syndicat. On avait ces tablées de représentation avec d’un côté les réseaux et de l’autre les petits indépendants. Alors que les « grands » prenaient une place prépondérante, on se sentait complétement à l’écart. Tous les accords étaient faits par les grandes familles. Nous, nous avions juste notre siège. Est arrivée la commission zéro d’Air France, nous étions en dehors des négociations alors que nous avions des idées. Nous apportions pourtant nos moyens financiers, la situation était injuste. Ce n’est pas parce qu’on est petit qu’on n’a pas d’idées. Ce n’est pas parce qu’on est petits qu’on n’est pas forts. On s’est retrouvés, une quinzaine à l’époque, pendant la coupe du monde de rugby à Béziers, dans le petit aéroport du terroir. Il faut rendre à César ce qui appartient à César, c’est dans cet aéroport qu’on s’est dit qu’on devrait faire comme le Seto, en créant notre propre structure tout en restant au sein du syndicat. C’était pour nous un moyen de discuter, et de se faire entendre comme cette association de TO.

Selon vous, cette crise a-t-elle été bien gérée de la part des pouvoirs publics et des institutions ?

Adriana Minchella : En France, nous avons tendance à critiquer les personnes qui font des choses. Pour moi, aujourd’hui, on ne doit pas critiquer ce qui a été fait. A leur place, aurions-nous été capables de faire aussi bien ? Ou mieux ? Nous devons dire merci à l’Etat français. Mais je dirai simplement que Jean-Baptiste Lemoyne (secrétaire d’Etat au tourisme) n’est pas suffisamment proche de sa base. Je l’ai rencontré, j’ai beaucoup apprécié, mais il n’a pas donné suite. Je lui critiquerai cette manière de traiter les problèmes de notre « famille » professionnelle.

De gauche a droite, sur le stand du Cediv, Jean-Marc Hastings, directeur France d’Air Tahiti Nui, Adriana Minchella, Murielle Nouchy, présidente de mN’organisation, et Mark Crabb, directeur des ventes du Convention and Visitors Bureau de Palm Springs.

Nous, nous avons réussi à sensibiliser près de 150 députés, et j’en suis fière. C’est une belle réussite qu’ils soient amenés à comprendre le fonctionnement de l’agence de voyages, ses difficultés et ses prises de risque. Entre le marteau et l’enclume, entre les compagnies aériennes et les clients qu’on se doit de respecter. Cette crise a permis de faire savoir ce que représente l’agence de voyages, qui est le troisième commerce représenté dans les centres-villes. On a une grande importance dans la relation humaine, dans la relation avec nos institutions locales.

Aujourd’hui, les restaurants sont fermés administrativement. Nous, on n’est pas fermés administrativement mais on ne peut pas vendre. Nos institutions n’ont pas su en évaluer le coût. J’ai fait le calcul pour mon agence : 300 000 euros de charges salariales sur 10 mois. Ce qui manque ce sont des exemples précis et chiffrés, très terre à terre, à l’échelle des 5000 agences. Aurions-nous pu faire autrement ? Sans doute, si on avait travaillé en amont, entre les professionnels, nos institutions, le secrétaire d’Etat.

Le Cediv, ce « petit village » comme je l’appelle sans connotation péjorative, n’est donc pas suffisamment écouté du syndicat ?

Adriana Minchella : Non, nous sommes complémentaires. Ce que le syndicat ne peut pas faire, on le fait, c’est une bonne chose. Le syndicat ne peut pas être partout. Nous sommes installés dans des zones géographiques où nous avons des élus. On aurait peut-être dû se réunir un peu plus souvent mais a-t-on eu le temps de le faire ? La mise en relation des uns et des autres pour faire passer des messages, c’est ce qui a peut-être manqué. Nous, c’est notre argent, on est des petits, on est engagés sur nos biens. Le risque potentiel de perdre sa maison ou son appartement, c’est quelque chose qui nous perturbe. Nous avons un combat à mener : faire passer nos intérêts puis faire passer des messages pour que l’intérêt collectif soit engagé. Ce qu’on fait donne de la valeur au combat et de la collectivité de toute la profession.

Les jeunes entrepreneurs sont les plus affectés.

A l’automne 2020, vous étiez inquiète pour un grand nombre d’agences. Vous l’êtes toujours ?

Adriana Minchella : Ceux qui ont déjà fermé en avaient possibilité, pour partir à la retraite. Les jeunes entrepreneurs – ceux qui ont ouvert fin 2019 début 2020 – sont aujourd’hui les plus affectés. Ils n’ont peut-être pas eu le temps de démarrer une activité. Heureusement, nous avons des aides, pour l’instant. Il va falloir redémarrer, redonner confiance à nos clients. Nos gouvernants devront s’atteler à un accompagnement peut-être un peu plus long qu’un commerce normal. Le trou (dans la raquette) concerne les PGE : comment a été employé ce prêt ? Des agences ont dépensé 500 000 euros pour rester ouverte, ce qui pose question. Nous avons demandé un étalement du remboursement sur 10 ans. Comment voulez-vous qu’on rembourse en 2 ans ou même en 6 ans ?

Vous aviez demandé qu’il y ait un ministre à part entière du Tourisme. Maintenez-vous cette position ?

Adriana Minchella : Nous disons surtout qu’il n’est pas rattaché au bon ministère. Si Jean-Baptiste Lemoyne était rattaché à Bercy, n’aurait-il pas plus de pouvoirs ? Il y a un vrai besoin dans l’efficacité et l’intervention. Il faut qu’il puisse décider et soit le porte-parole des agences de voyages, une profession difficile à comprendre. Or il n’a pas les finances entre les mains. Il a joué son rôle, il a fait passer des messages. Si quelqu’un dans le secteur était rattaché à Alain Griset, Bruno Lemaire, ça serait peut-être mieux. Je ne sais pas si, demain, une telle option serait envisageable.

On parlait de moyens… Vous êtes « petits », et vous vous attaquez à Iata et Air France. N’est-ce pas un peu le combat de David contre Goliath ?

Adriana Minchella : Il n’y a pas de combat de David contre Goliath. Il s’agit de faire entendre raison. Aujourd’hui les compagnies ont commencé à faire des remboursements par les GDS. Finalement la pression peut-être une bonne formule. Il n’y a pas de petits contre les gros. Il y a des professionnels qui se battent pour obtenir des résultats. Air France s’est d’ailleurs mise à rembourser très vite, et a ont montré l’exemple. Certaines compagnies restent réfractaires, c’est anormal. Tout le monde doit respecter les lois qui nous sont imposées. Pourquoi permet-on aux compagnies aériennes d’être défaillantes avec des bilans qui ne sont pas irréprochables. Pourquoi ne leur dit-on pas « Vous êtes dangereux, renflouez vos comptes » ?

Il nous manque un vrai ministre, qui soit aussi lié aux transports.

Vous avez à chaque fois milité pour « l’entente cordiale entre distributeurs et producteurs ». Subsiste-t-il des points d’achoppement ?

Adriana Minchella : Sincèrement la crise on l’a vécue avec les producteurs. On a essayé d’être proches d’eux, on continue encore aujourd’hui, même avec les compagnies aériennes. Toutes l’année 2020 on a essayé d’organiser des Visio avec les fournisseurs et de trouver des solutions avec eux. Il n’est pas possible d’avancer avec une scission. On est liés les uns aux autres. Il est clair que l’on peut reprocher leur façon de faire mais c’est normal, c’est humain, ça se passe dans tous les métiers. Maintenant, on aurait pu être plus forts ensembles et dire « stop ». Je crois que c’est ce que les deux syndicats ont essayé de faire, ils ont posé le problème sur la table. C’est là où il nous manque un vrai ministre, qui soit aussi lié aux transports – dont s’occupe Jean-Baptiste Djebbari -. Jean-Baptiste Lemoyne n’est pas concerné par ce problème majeur du transport, qui n’est pas rattaché au tourisme, ce n’est pas normal. Les lois européennes sont très claires. Notre ministre délégué aux Transports n’aurait-il pas pu imposer aux transporteurs qui sont au départ de France d’appliquer ces règles ?

On va revenir sur des questions plus personnelles… Pour Adriana Minchella, la vie c’est quoi ?

Adriana Minchella : Finalement, je me partage entre ma famille et mon travail. Juste avant le Covid, j’avais commencé à envisager de plus voyager, de plus jouer au golf, de m’accorder une journée par semaine avec davantage de temps libre. Mais comme chaque fois que je fais ce projet, quel qu’il soit, un événement majeur arrive et prend le dessus. Je me retrouve dans une sorte de vent comme celui du Sahara… Toutefois, aujourd’hui, je m’accorde un peu de temps avec mes petits-enfants, ce qui me va bien. Je me prépare doucement à passer la main. J’espère que nous n’aurons plus de tsunami. J’ai besoin de reprendre ma vie avec mes amis, les restaurants, pouvoir aller me balader, recevoir, faire des grillades (très important pour moi). Vivre, ça c’est ma vie, avec les gens que j’aime et apporter un peu de bonheur et cuisiner, ce que j’adore faire.

Avez-vous des regrets ?

Adriana Minchella : J’ai tellement rêvé d’être avocate… mais j’ai finalement trouvé mon chemin finalement. Sans doute ai-je manqué de disponibilité pour mes enfants, quand ils étaient petits. C’est peut-être l’erreur que j’ai commise. Est-ce que je ne donne pas aujourd’hui ce que je n’ai pas suffisamment donné à mes enfants ? Du temps. Quand on est dans ce tourbillon, quand on est chef d’entreprise avec aussi le rôle de juriste, financier, gestionnaire, on se fait complètement avoir par ce manque de temps. Ce que je dirai à tous les jeunes exerçant ce métier, c’est : « Attention, préservez quand même votre famille. Sachez bien dissocier votre vie professionnelle et vie personnelle. Et ne rentrez pas avec vos soucis à la maison. Mettez-vous des barrières. »

1 commentaire
  1. Bertrand Billerey dit

    Très bel article !

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