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Maurice Freund : un rêve africain

Point-Mulhouse, Point-Air et aujourd’hui Point-Afrique, c’est lui : Maurice Freund, un Alsacien au cœur africain. C’est aussi une des personnalités du tourisme et de l’économie solidaire, de la génération (et de la trempe) de Jacques Maillot. amoureux du Sahel, il a relancé des vols vers la Mauritanie, avec la complicité de 28 TO français. Crise du Bénin, situation géopolitique, projet de village-modèle avec Pierre Rabhi, l’ancien patron d’Air Mali aborde tous ces sujets avec nous, dans une conversation pour laquelle Jean-François Rial (Voyageurs du Monde)… a prêté son bureau (merci d’ailleurs !).

L’Écho touristique : Quel est votre point de vue sur le drame du Bénin, qui a entraîné la mort de deux soldats et d’un guide ?

Maurice Freund : Je n’aurais jamais envoyé des voyageurs dans cette zone du Bénin, si proche du Burkina Faso. Les TO français non plus d’ailleurs. La frontière n’est même pas visible dans une réserve animalière comme le parc de la Pendjari. Il n’y a aucune pancarte indiquant un changement de pays. Sans le faire exprès, vous pouvez passer d’un pays à l’autre. Le Bénin ne pose pas de problème de sécurité, sauf au niveau de la frontière vers le Niger et le Burkina Faso. Les deux otages français ont été enlevés à 3 km de la frontière avec le Burkina Faso, où la procédure actuelle consiste à capturer des otages européens, puis de les revendre ensuite aux intérêts djihadistes. Dans la même logique, l’otage française Sophie Pétronin a été enlevée en décembre 2016 par des voyous à Gao, au Mali, avant d’être vendue. J’ai donné des contacts locaux à son fils Sébastien, j’espère que sa mère sera bientôt libérée.

Pourtant, le guide était expérimenté…

Maurice Freund : Oui, sincèrement, je pense que c’était un bon guide. Mais cela ne suffit pas. J’insiste, ce n’est pas le fait de djihadistes, mais de voyous qui veulent revendre des otages au Mali. Jean-Yves Le Drian (ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, NDLR) s’est montré un peu dur, dans sa manière de parler du Bénin et du tourisme, qui n’a pas que des aspects négatifs.

Vous n’allez pas dans les zones rouges du Quai d’Orsay. Dans les zones orange non plus ?

Maurice Freund : Si j’estime qu’une zone orange n’est pas dangereuse, de par ma connaissance des pays, je peux décider d’y aller. Je ne suis pas un voyagiste conventionnel, je connais mes destinations depuis des dizaines d’années. En ce qui me concerne, je connais aussi bien la situation que la cellule de crise du Quai d’Orsay.

Quand le Sahel, marqué par la mort de quatre touristes français en Mauritanie en 2007 puis l’assassinat d’Hervé Gourdel en Algérie en 2014, pourra-t-il retrouver de la sérénité ?

Maurice Freund : Je suis un peu utopiste. Il ne faudrait pas grand-chose pour que la situation s’améliore. Il faudrait que l’armée française se retire du Mali, sa présence crée actuellement une vraie psychose au niveau des populations. tant qu’elle sera là, la paix ne reviendra pas. Le problème, c’est aussi que les otages et le trafic de drogue rapportent plus que le tourisme, à une petite minorité de personnes. Et quatre hommes politiques sur cinq qui dirigent des pays africains comme le Mali sont dans le système. Des djihadistes leur redonnent de l’argent, il y a trop de porosité…

Vos relations avec le ministère des Affaires étrangères (MEAE) ont-elles été compliquées ? Où en est la relance de la Mauritanie ?

Maurice Freund : Depuis quelques mois, nos relations sont relativement bonnes, notamment depuis qu’une mission de la cellule de crise du MEAE envoyée sur place leur a permis de constater que tout se passait bien en Mauritanie. Sur la carte du Quai d’Orsay, la région de l’Adrar était déjà passée en mars 2017 de rouge à orange (de « formellement déconseillé » à « déconseillé sauf raison impérative », NDLR). Avec des TO français, nous avons pu relancer la destination en mettant en place des vols charters. Et là, depuis le mois de mars 2019, la Mauritanie est passée en jaune (en « vigilance renforcée », NDLR), sachant qu’il n’est pas facile de faire changer d’avis le MEAE. C’est d’ailleurs le seul pays du Sahel à avoir connu un tel assouplissement, et on le doit notamment au général Marc Foucaud, impliqué dans l’opération Barkhane, avec lequel j’ai sympathisé. Bien évidemment, la frontière avec le Mali reste en rouge. Il faut savoir qu’au Sahel, cinq pays se sont regroupés pour créer le G5 Sahel, notamment afin de fonder une armée: la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad. Le siège est basé dans la capitale de la Mauritanie, Nouakchott. La Mauritanie a fait des efforts extraordinaires en termes de sécurité et s’est engagée dans un programme de déradicalisation.

Quelle est votre motivation, aujourd’hui ? Comment a-t-elle « germé » ?

Maurice Freund : J’utilise le tourisme pour créer de l’activité dans des zones fragiles et déshéritées. C’est mon idée de base. Quand j’étais directeur général d’air Mali, à Bamako de 1990 à 1992, j’ai vu les difficultés du peuple et la montée des tensions dont j’ai parlé à l’ambassadeur de France et au conseiller Afrique de Michel Rocard. À l’époque d’ailleurs, les services spéciaux n’ont pas vu venir la rébellion, ce qui est grave pour la France. J’ai rencontré les principaux chefs de la rébellion, qui vont ensuite devenir mes partenaires. aujourd’hui, en Mauritanie, 400 familles vivent grâce à nous et aux voyagistes qui revendent la destination. Moi, je prends des risques en positionnant des avions entre Paris et Atar. Nous avons programmé des vols du 20 octobre 2018 au 14 avril 2019.

Combien de to travaillent avec vous ?

Maurice Freund : 28 TO français ont pris des billets d’avion, 45 % étaient à risques, soit en blocs-sièges. Le plus important, c’est le groupe Voyageurs du Monde pour des marques comme terres d’aventure, puis Huwans Club aventure. Jean-François rial (PDG de Voyageurs du Monde) a été l’une des personnes qui m’a le plus soutenue dans la relance de la destination Mauritanie.

Comment avez-vous relancé les vols ?

Maurice Freund : J’ai finalement vendu en 2017 les bâtiments et les terrains qui étaient propriété de Point-Afrique pour affréter des vols sur la région de l’Adrar. La première année, nous avons volé sur la compagnie aérienne ASL Airlines, et nous avons été aidés par l’état mauritanien qui a pris 50 % du risque. Sur l’hiver 2018/2019, notre deuxième saison, nous avons choisi Mauritania International Airlines. L’opération a été financièrement équilibrée, mais les vols ont souffert d’importants retards. L’hiver prochain, nous programmons un vol par semaine en Boeing 737, avec ASL Airlines, du 19 octobre 2019 au 13 avril 2020. Nous n’avons pas d’autres routes en vue. Il faut que la paix revienne.

Point-Afrique, que vous avez fondée, est-elle toujours une coopérative ?

Maurice Freund : Oui. Les bénéfices sont réinvestis dans des projets en Afrique.

Justement, dans quels projets êtes-vous investi aujourd’hui, en Afrique ?

Maurice Freund : Je travaille avec Pierre Rabhi, pionnier de l’agriculture biologique, sur un projet de village agro-écologique, près d’Atar, au nord de la Mauritanie. Pierre Rabhi rêvait depuis des années de faire un village modèle au Sahel, autonome au niveau de la santé, de l’agriculture, l’éducation… Nous l’avons installé à Maaden, un village qui compte environ 2 000 habitants. Le projet a été mis en place à la fin de l’année 2017, avec des coopératives de femmes, à qui nous donnons du travail rémunéré. Nous travaillons avec des TO, qui achètent par exemple de la confiture de dattes pour leurs clients, jusqu’à 150 kilogrammes par semaine. Le fils de Jean-François (Rial), Tom, fait d’ailleurs partie de l’équipe impliquée dans le projet. Il nous faut encore du temps pour transformer cette oasis qui s’est longtemps appuyée sur une agriculture utilisant des produits chimiques. Cet ambitieux projet est financé par le fonds de dotation de Pierre Rabhi, avec qui nous avons déjà créé des jardins expérimentaux – à Agadez, Gao et Atar – et Point-Afrique Développement.

Point-Voyages est une agence de voyages ? Quel est son lien capitalistique avec Point-Afrique ?

Maurice Freund : Point-Voyages est une filiale à 20 % de Point-Afrique. C’est la propriété à 60 % de son directeur général Kevin Girard. Les 20 % restants appartiennent à La Balaguère. Kevin mène sa barque en toute indépendance, et parfois en contradiction avec la politique de Point-Afrique. Par exemple, Djanet en Algérie, qui figure en zone rouge, est au programme de Point-Voyages. Il y a confusion, et le Quai d’Orsay est convaincu que je joue un double jeu, ce qui n’est pas toujours simple.

Comment est né Point-Mulhouse ? L’idée maîtresse, c’était donc de monter des vols charters pour avoir des billets pas chers…

Maurice Freund : À l’origine, nous avons affrété un avion sur New Dehli. C’était en 1969, pour participer à des chantiers de jeunes volontaires à Madras. Grâce à l’affrètement, nos billets étaient deux fois moins chers que sur vol régulier. Nous avons connu un gros succès. C’est pour cela qu’est né Point-Mulhouse, sous la forme d’une association. Après, nous avons dupliqué sur le Mexique et des pays de l’Amérique du Sud. J’ai même passé onze jours en prison en Bolivie pour avoir aidé des réfugiés chiliens, de La Paz vers la suisse, après la mort de Salvador Allende. Comme Jacques Maillot (fondateur de Nouvelles Frontières, NDLR), je voulais faire voyager les gens de la manière la plus économique. Nous avons ce point commun, et nous avons tous les deux été scouts de France. Point-Mulhouse a mis en place le premier vol charter français long-courrier, d’Orly, le 5 juillet 1978. Nous affrétions toujours des avions de Bâle et Zurich, auprès de compagnies aériennes suisses. Ensuite, en 1980, nous avons créé notre propre compagnie aérienne, Point-Air : Point- Mulhouse avait 30 millions de dollars de réserves financières, ce qui nous avait permis d’acheter et de payer cash deux Boeing à la Pan Am. À raison de 6,5 millions de dollars par avion.

J’utilise le tourisme pour créer de l’activité dans des zones fragiles et déshéritées.

À son âge d’or, point-afrique a atteint un chiffre d’affaires supérieur à 150 m€, dans les années 80. Et après ?

Maurice Freund : Nous avons eu jusqu’à 800 000 clients par an, ce qui correspondait à un milliard de francs (150 M€). L’écho touristique parlait fréquemment de nous ! C’était donc à l’époque du Point-Mulhouse, avec son siège à Mulhouse. Depuis l’aéroport de Bâle-Mulhouse, nous avions les marchés français, suisse et allemand. Cela me donnait un avantage par rapport à mon concurrent et ami Jacques Maillot, qui était, lui, plus connu sur Paris. Nous programmions jusqu’à 14 vols par semaine sur l’ensemble du sahel : la Mauritanie, le Mali, le Niger, le sud de l’Algérie. Mes confrères ont stoppé du jour au lendemain les destinations après les incidents de 2007, quand quatre touristes français ont été tués. Moi, malgré la pression du MEAE, je me suis dit que je ne pouvais pas laisser tomber ces pays. J’ai maintenu des vols vers le Mali et la Mauritanie jusqu’en janvier 2010. Parfois, nous décollions avec seulement quinze passagers à bord. Le patrimoine de la coopérative Point-Afrique, qui était de 12 millions d’euros, a alors fondu de 9,6 millions d’euros…

Vous connaissez parfaitement l’Afrique. Quel est le plus beau désert ?

Maurice Freund : Chaque désert a son charme. Pour être très honnête, ce ne sont toutefois pas les déserts qui me passionnent, mais les populations. Avec rien, on peut faire vivre des centaines de familles. C’est formidable ! La seule difficulté, c’est qu’il faut prendre un risque, en affrétant un avion…

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