Pèlerinages à la Mecque : des agences de voyages en danger
Depuis 2022, l’Arabie saoudite a repris en main la commercialisation des forfaits liés aux pèlerinages religieux – Hadj et Omra. Une réforme qui met à mal tout un pan du secteur des agences de voyages historiquement positionnées sur ce créneau.
Alors que plusieurs défaillances récentes d’agences, à l’image de Dogan Voyage, radiée la semaine dernière par l’APST, interrogent la profession, ce changement structurel dans la commercialisation des pèlerinages apparaît comme un facteur explicatif majeur, encore largement passé sous les radars.
« Ce n’est pas une décision récente, mais elle a profondément bouleversé tout un écosystème », confirme Emmanuelle Llop, présidente d’Equinoxe Avocats, spécialisée en droit du tourisme. Son cabinet accompagne plusieurs agences concernées ainsi que la principale organisation du secteur, le CHF (Coordination des organisateur agréés Hadj de France).
Une plateforme officielle pour centraliser les inscriptions
Jusqu’au début des années 2020, l’organisation des pèlerinages reposait sur un schéma bien établi. Le ministère saoudien du Hadj et de la Omra attribuait des quotas de visas par pays, puis par agences agréées, notamment en France. Ces dernières construisaient et vendaient des forfaits touristiques obligatoires, intégrant transport aérien, hébergement, restauration et accompagnement, conformément à la réglementation européenne.
À la sortie de la crise sanitaire, l’Arabie saoudite a mis fin à l’autorisation accordée aux agences étrangères de commercialiser les forfaits Hadj et Omra. Les pèlerins doivent alors s’inscrire directement sur une plateforme officielle – Motawif, aujourd’hui intégrée au portail hajj.nusuk.sa – qui centralise l’attribution des places.
« La plateforme repose sur un système d’inscriptions individuelles soumises à un tirage au sort, avec une obligation d’achat parmi un nombre limité de forfaits proposés », détaille Emmanuelle Llop. Selon l’avocate, « les forfaits proposés étaient en moyenne 40% plus chers que ceux auparavant commercialisés par les agences françaises, sans offrir les mêmes garanties d’accompagnement », pénalisant particulièrement les pèlerins les plus modestes.
Les agences françaises exclues
Conséquence directe, les agences françaises n’ont plus accès aux quotas de visas Hadj et ne peuvent plus vendre directement ces voyages. Ainsi, sur les 9 000 pèlerins français attendus en 2022 via les agences, seuls 1 100 ont finalement pu partir en passant par la plateforme officielle.
Les retours d’expérience font état de nombreuses difficultés : problèmes de paiement, opacité des prix, absence de contrats clairs, défaut d’assistance sur place, désorganisation des transports, hébergements aléatoires, pèlerins âgés livrés à eux-mêmes.
« Le Hadj ne s’improvise pas. Il suppose une expertise logistique, culturelle et religieuse que seule une organisation de groupes permettait jusqu’alors », rappelle Emmanuelle Llop.
Un choc économique difficile à compenser
Pour les agences dont l’activité reposait majoritairement, voire exclusivement, sur ces pèlerinages religieux, le choc a été brutal. Certaines ont cessé leur activité. D’autres ont tenté de se reconvertir vers le loisir généraliste ou des services d’assistance et d’accompagnement des pèlerins dans leurs démarches en ligne. « Nous avons proposé à certaines agences de se repositionner sur de l’aide aux pèlerins, sous forme de conseil rémunéré. Mais économiquement, cela ne compense pas la perte d’un modèle de vente structuré », constate la fondatrice du cabinet Equinoxe Avocats.
Plusieurs dizaines d’agences françaises étaient concernées. Le CHF recensait près de 70 entreprises agrées par l’Arabie saoudite en 2022, représentant environ 200 emplois menacés. Des démarches ont été engagées auprès des autorités saoudiennes, avec le soutien notamment des Entreprises du Voyage, sans réponse concrète à ce stade.
Une zone grise juridique
Autre point sensible, la conformité du dispositif saoudien avec le droit européen. En théorie, une entité étrangère ne peut pas vendre librement des forfaits touristiques sur le marché français sans respecter la réglementation locale. En pratique, la vente en ligne directe échappe largement aux contrôles.
« Juridiquement, la situation est contestable. Mais dans les faits, les pèlerins achètent directement sur la plateforme, et les agences françaises se retrouvent sans levier », analyse Emmanuelle Llop, qui a soutenu plusieurs démarches auprès des autorités françaises et envisagé des actions juridiques, sans résultat concret pour le moment.
Un précédent lourd de conséquences pour la profession
Au-delà du seul cas du Hadj, cette réforme illustre la capacité d’un État à reconfigurer un marché international entier en neutralisant des intermédiaires pourtant fortement encadrés.
« C’est un signal fort adressé aux professionnels du tourisme. Un modèle économique peut être remis en cause brutalement par une décision souveraine, sans concertation ni mécanisme de compensation », déclare Emmanuelle Llop. Une perspective inquiétante et qui fragilise durablement de nombreux acteurs du voyage, estime l’avocate.
