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Nage avec les dauphins : l’éthologue Valérie Valton veut changer les pratiques en Égypte

Passionnée par l’univers des cétacés, l’éthologue Valérie Valton pointe des pratiques délétère dans le lagon de Sataya, en Égypte. La fondatrice de l’association Dolphinesse travaille sur un projet d’encadrement de l’activité de nage avec les dauphins, explique-t-elle dans une interview à L’Écho touristique.

Vos activités, liées à la découverte des dauphins à travers Dolphinesse et Splendeur Nature remontent à 2015. Quelle est leur genèse ? 

Valérie Valton : En 2010, j’ai souhaité changer de vie après une carrière plus traditionnelle dans le domaine des start-up high-tech. J’ai eu envie de faire quelque chose qui me passionne, tout en apportant ma petite brique dans la construction d’un monde meilleur. Une première rencontre avec les dauphins à Hawaï a complètement bouleversé ma vision des animaux sauvages, que j’ai commencé à observer à travers de multiples associations. Malheureusement, à chaque fois ou presque, il y avait un non-respect des animaux et de la maltraitance. J’ai alors décidé de prendre à bras-le-corps la problématique du tourisme lié aux animaux, pour essayer de changer les choses.

Comment ?

Valérie Valton : Par la sensibilisation. Mon TO Dolphinesse conçoit justement des offres responsables et sensibilise le public. Nous avons fait voyager près de 150 personnes en 2025, avec des agences comme Nomade Aventure. Nous sommes tout petits. L’investissement est colossal derrière chaque voyage, mais vraiment qualitatif à tout point de vue. Il faut aussi que les autorités encadrent et professionnalisent ce type d’activité. C’est la vocation de mon association Splendeur Nature, qui s’est rapprochée des autorités égyptiennes. Mes deux activités vont de pair.

Valérie Valton

En Égypte, vous vous intéressez aux dauphins du lagon de Sataya en mer Rouge. Quelle est la situation sur place ?

Valérie Valton : Le tourisme autour de la nage avec les dauphins a explosé au cours des 20 dernières années, sans encadrement ni compétence. Les pratiques – avec pourchasse en bateau, harcèlement et saut – sont totalement délétères pour les animaux. Les populations de dauphins sont aujourd’hui clairement mises à mal par ce tourisme. Donc, il y a un besoin urgent de limiter et d’encadrer le tourisme.

Comme beaucoup de pays, l’Égypte n’a pas la volonté d’interdire l’activité, devenue lucrative. Plutôt que d’aller vers une interdiction pénalisante pour leur économie, je pense que le lagon de Sataya peut devenir pionnier dans une économie touristique raisonnée et durable de nage avec les dauphins. C’est la raison pour laquelle j’ai proposé au gouvernement égyptien de l’accompagner.

Quels niveaux de fréquentation avez-vous relevés dans le lagon ?

Valérie Valton : Sur la période estivale 2022 étudiée, notre étude montre que près de 15 bateaux en moyenne viennent chaque jour à Sataya. Nous avons pu observer des pics avec jusqu’à 496 personnes par jour venues nager avec les dauphins, et jusqu’à 296 personnes dans l’eau en même temps avec les dauphins. Étant donné qu’il y a une moyenne d’à peu près 70 dauphins présents dans le lagon par jour sur la période étudiée, la disproportion entre le nombre de visiteurs et de dauphins est devenue absurde. Le nombre de visiteurs à l’eau avec les dauphins au même moment a ainsi été multiplié au minimum par 5, en à peine 8 à 9 ans. Les dauphins n’arrivent pas à se reposer le jour parce qu’ils sont toujours entourés de touristes.

Le lagon est victime de son succès, avec trop de bateaux et de nageurs. © Dolphinesse

Le projet, c’est faire la mer Rouge un sanctuaire des cétacés, soit un petit Costa Rica des dauphins grâce à un tourisme encadré et durable.

Vous travaillez sur un projet dans ce lagon, justement, avec l’appui du ministère égyptien de l’Environnement. De quoi s’agit-il ?

Valérie Valton : Oui, le ministère a accepté de travailler avec nous. En mars 2025, après sept ans de travail, nous avons pu convaincre les autorités, avec l’appui de l’IFAW, qui est la fondation internationale pour la protection des animaux. Le projet global, c’est faire protéger une aire de repos des dauphins dans le lagon, puis dans l’ensemble de la mer Rouge. C’est faire la mer Rouge un sanctuaire des cétacés, soit un petit Costa Rica des dauphins grâce à un tourisme encadré et durable. L’investissement reste colossal. Mais nous avons démontré que l’impact final serait économiquement intéressant. La solution est gagnant-gagnant : gagnante pour l’économie et gagnante pour la préservation de leur biodiversité.

Quel serait le montant de l’investissement ?

Valérie Valton : Nous avons besoin d’environ 160 000 euros par an, sur les cinq prochaines années. Cela fait sept ans que nous travaillons dans l’association en tant que volontaires. Pour déployer le projet, nous devons stabiliser l’équipe et renforcer nos moyens.

Quelles seraient les premières décisions à adopter pour protéger les dauphins ?

Valérie Valton : Il faut un cadre, de la formation et de la sensibilisation du voyageur. Le tout premier acte, c’est l’adoption d’une loi. La navigation doit être interdite dans une partie du lagon de Sataya. Les nageurs pourraient venir, pour du snorkeling ou nager avec les dauphins, dans le respect de nouvelles chartes et sous surveillance.

Valérie Valton milite pour une une zone entièrement fermée aux bateaux dans le lagon de Sataya. © Dolphinesse

Un tel projet en Égypte se révèle extrêmement ambitieux. Pourquoi est-ce une Française qui en hérite, potentiellement ?

Valérie Valton : La première fois que je suis allée là-bas, en 2011, j’ai trouvé que c’était l’un des plus beaux endroits au monde pour interagir avec les animaux. J’ai eu un coup de cœur extraordinaire. L’eau à 28 degrés, les eaux turquoise avec moins de 10 mètres de fond. La visibilité sur les animaux, toute la journée, est exceptionnelle. Je place Sataya dans le top trois mondial, pour l’observation et surtout la nage. Depuis, j’y retourne tous les ans, ce qui m’a permis de voir le tourisme se développer, et des pratiques délétères se perfectionner. J’ai voulu sonner l’alarme pour que quelqu’un fasse quelque chose, en vain. C’est la raison pour laquelle j’ai décidé de me mobiliser avec détermination, via Splendeur Nature.

Quels pays sont plutôt pionniers dans la qualité de l’observation et de la nage avec les cétacés ?

Valérie Valton : En termes d’observation des cétacés, les pays développés sont plutôt respectueux grâce à la mise en place de chartes d’approche et d’observation des cétacés et d’un cadre coercitif permettant de les faire respecter. C’est moins le cas dans les pays en développement.

S’agissant de la nage avec les cétacés, la situation est plus compliquée. De plus en plus de pays, développés ou non, interdisent tout simplement la nage avec tous les cétacés ou une partie d’entre eux, à la suite de recommandations ou de la pression de la communauté scientifique. 

Interdire est certes un moyen rapide et peu coûteux pour protéger les cétacés en comparaison au fait de structurer un tourisme respectueux qui prend du temps, des ressources et de l’expertise. Néanmoins, certains pays préfèrent ne pas interdire, pour des raisons économiques évidentes. Ils essaient petit à petit de mettre en place un cadre plus responsable autour de ces activités. Tous n’en sont qu’à leurs premiers pas et aucun n’a de cadre vraiment abouti pour l’instant.

Malgré tout, vous défendez l’idée d’une activité touristique autour de la nage. Pourquoi ?

Valérie Valton : Oui. Quand l’humain est déconnecté de la nature, il devient pire. Je pense même qu’il pourrait devenir fou. L’homme doit au contraire retourner dans cette nature dont il fait partie, elle nous garde sain d’esprit. Par contre, la notion de respect est ultra importante.

À mon humble avis, interdire reste l’idéal pour les espèces hautement menacées. En revanche, pour les espèces plutôt bien portantes, mieux vaut investir pour structurer un tourisme responsable qui doit contribuer à soutenir leur préservation. Comme c’est le cas pour le patrimoine historique par exemple : les entrées de visiteurs financent leur restauration et leur entretien. C’est la solution d’avenir, mais les pays manquent de connaissances et de compétences en la matière, et parfois aussi de fonds.

Le lagon de Sataya offre une visibilité rare, avec une faible profondeur pour les nageurs. © Adobe Stock

Quelles sont, dans ce contexte, les bonnes pratiques de nage avec les dauphins ?

Valérie Valton : À la nage, il faut garder une distance d’au moins dix mètres vis-à-vis des animaux, et faire des approches passives, non intrusives. L’animal choisit le moment et la durée de cette interaction. Quand il s’en va, l’homme doit lâcher l’affaire et le laisser vaquer à ses occupations. Il faut bien avoir à l’esprit que le dauphin a des activités vitales à accomplir dans le lagon, à l’abri des requins qui le traquent au large : se nourrir, dormir le jour, s’occuper de ses petits, socialiser avec les leurs.

Nos imaginaires autour du dauphin doivent changer ?

Valérie Valton : Oui. Ces animaux font partie des animaux emblématiques pour l’humain. Ils bénéficient d’une cote d’amour, par rapport à d’autres espèces. Mais on a besoin de changer notre vision. L’éthologie a démontré la sentience de l’animal, qui impose son profond respect : il est capable de ressentir à la fois de la douleur et du plaisir physique comme psychique. Ce n’est pas l’animal-machine que décrivait à tort René Descartes.

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