L’intelligence artificielle va-t-elle remplacer les pilotes dans les avions et les ingénieurs chez Airbus ?
Après l’accord technologique exclusif signé entre Airbus et Mistral AI, jusqu’où l’arrivée de l’IA dans les cockpits, les usines et les bureaux d’études va-t-elle transformer les métiers de l’aéronautique ? Interrogé lors du Paris Air Forum 2026, Guillaume Faury, PDG d’Airbus l’assume : « la question n’est pas taboue ».
C’est une question que plus personne, dans l’aérien, ne peut désormais éviter. L’intelligence artificielle va-t-elle dès à présent remplacer les pilotes dans les avions ? Et les ingénieurs chez Airbus ? Posées frontalement à Guillaume Faury, PDG de l’avionneur européen, sur la grande scène du Paris Air Forum vendredi 12 juin, ces interrogations interviennent quelques jours après l’annonce d’un accord technologique exclusif d’ampleur signé entre Airbus et Mistral AI (voir encadré).
Des pilotes qui pilotent moins qu’avant
Sur les cockpits, bien que les industriels travaillent depuis de nombreuses années à un avion sans pilote (et qui d’après certains observateurs ne rencontrerait plus comme obstacles que l’adhésion des passagers), le dirigeant d’Airbus refuse l’idée d’une rupture brutale. Pour lui, la transformation du métier de pilote est déjà engagée depuis longtemps. « Ce n’est pas nouveau », a-t-il rappelé. « Il y a tellement d’opérations à faire dans un temps court, tellement d’informations à digérer, tellement de petites décisions à prendre, que l’informatique, les ordinateurs à bord, le logiciel et les données analysées par les machines sont devenus une réalité. Les pilotes n’ont plus le même rôle qu’avant », explique Guillaume Faury.
Historiquement, a-t-il poursuivi, ils s’assuraient d’abord de la stabilité et du maintien de l’appareil en vol. Peu à peu, les pilotes sont devenus des « chefs de mission, des navigateurs ». L’automatisation, puis l’IA, ne font que prolonger ce mouvement, et le métier glisserait ainsi vers une fonction de supervision, de conduite globale et d’arbitrage.
Le pilote de demain serait donc « probablement beaucoup plus un conducteur de mission qu’un pilote au sens historique du terme ». Une évolution sensible, mais pas forcément une substitution. « On va continuer à avoir besoin de ces gens-là », insiste Guillaume Faury. « Leur métier va changer, il va changer très, très vite. Mais il va continuer à exister, en tout cas pour un certain nombre d’objets civils ».
Des ingénieurs transformés en architectes
Même logique au sol, chez les ingénieurs. Là encore, Guillaume Faury n’a pas nié une transformation déjà visible : les ingénieurs codent de moins en moins seul, et apprennent à faire coder, à contrôler, orienter, corriger. « Un ingénieur logiciel va de moins en moins coder. Il va de plus en plus se faire coder par des agents. Mais on a quand même besoin de quelqu’un qui sait ce qu’il veut, qui est capable de s’assurer que la façon dont c’est fait n’est pas trop une mauvaise façon de le faire, et que ça a du potentiel pour le futur », a aussi estimé le patron d’Airbus.
Dans cette nouvelle organisation, les ingénieurs seraient de plus en plus appelés à devenir des « architectes », des concepteurs capables d’orchestrer des systèmes complexes, de vérifier les choix de l’IA, et de faire dialoguer des domaines d’expertise très différents. « Nous produisons des objets très sophistiqués, très complexes, qui mettent plein de champs d’expertise en contact les uns avec les autres. L’humain reste quelque chose de très important, et nous devons maintenant identifier les endroits où l’on veut travailler différemment » et « équiper nos ingénieurs avec les savoir-faire qui vont leur permettre de se mettre sur la nouvelle façon de faire les choses », a rappelé Guillaume Faury.
« Je ne suis pas sûr qu’on ait détruit des emplois »
Verra-t-on alors vraiment, comme certains observateurs le redoutent, un carnage à moyen terme sur l’emploi dans l’aéronautique ? Guillaume Faury préfère raisonner par analogie industrielle. Selon lui, l’IA applique aujourd’hui au monde de la donnée et du logiciel ce que les robots et les machines numériques ont déjà fait auparavant dans les ateliers. « On est en train de faire dans le monde de la donnée, dans le monde digital, ce qu’on a déjà fait il y a plusieurs décennies dans le monde physique », résume-t-il.
À l’époque, les employés du secteur avaient craint de perdre leur métier. Leur rôle a surtout changé, avance le patron d’Airbus : moins d’opérations manuelles, davantage de pilotage de machines, plus d’efficacité. « À la fin, je ne suis pas sûr qu’on ait détruit des emplois », estime-t-il. « Il y a beaucoup de transformations dans les métiers. On est juste en train de gratter la surface. On ne sait pas encore complètement où on va », a-t-il finalement admis.
Airbus et Mistral : un nouveau tandem stratégique
L’avionneur européen et le champion français de l’IA ont annoncé le 28 mai un partenariat stratégique exclusif de plusieurs dizaines de millions d’euros. Le principe : permettre à Airbus d’intégrer l’IA dans une quinzaine de pans de ses activités (avions, hélicoptères, drones, usines, logiciels, ingénierie, défense…). Pour l’industriel, l’enjeu est à la fois opérationnel, technologique et souverain : l’accord lui garantit un accès en primeur aux innovations de la start-up et lui assure une indépendance numérique européenne.
