Le tourisme boude le Contrat Nouvelle Embauche
Lancé en août dernier, le Contrat Nouvelle Embauche avait tout pour séduire les agences. Tout ? Du moins sur le papier. Rares sont pourtant les dirigeants à avoir tenté l’expérience, généralement par manque d’informations.
Sans salarié, pas d’augmentation possible de l’activité… Et sans augmentation d’activité, pas de possibilité d’embauche ! un cercle vicieux auquel sont confrontées généralement les agences de voyages, dont l’activité est cyclique. De quoi freiner nombre de petits patrons, qui hésitent à embaucher par peur d’un retournement du marché. Ce cercle est d’autant plus dangereux que, selon l’Association professionnelle de solidarité du tourisme (APS), le nombre moyen de salariés par agence ne dépasse pas 3,1. Difficile dans ces conditions de faire face à un surcroît de trafic sans augmenter les effectifs…
Les agences auraient donc dû se précipiter sur le Contrat Nouvelle Embauche (CNE), en vigueur depuis le 4 août. Destiné aux entreprises de moins de 20 salariés, il a pour mission de faciliter le recrutement, en offrant plus de fluidité aux entreprises. Ce contrat est adapté à notre secteur, car il s’adresse à de petites structures qui n’ont pas beaucoup de visibilité et ont besoin de flexibilité. Il enlève un frein à ceux qui hésitent à embaucher, en leur permettant de prendre ce risque sans conséquence, rappelle Valérie Bonned, chargée des affaires sociales au Snav.
Le syndicat a adressé une information à ses adhérents en les renvoyant sur le site du ministère du Tourisme, où figure l’ensemble des dispositifs du Plan Emploi (tourisme.gouv.fr), mais n’a pas vraiment de retour sur ce dossier. Plus généralement, malgré un battage médiatique, il est difficile de savoir si ce plan de bataille a porté ses fruits. Les services du ministère de l’Emploi ne peuvent fournir aucune statistique dans le tourisme et le chiffre de 228 000 CNE signés (tous secteurs confondus), publié dans la presse, ne concernerait que des intentions d’embauche.
Le nez dans le guidon
Dans le secteur touristique, et même s’il semble bien perçu, le CNE n’a pas encore séduit. Les difficultés qu’ont connues les agences cet hiver pourraient expliquer le manque de réactivité. Le marché de l’emploi est actuellement à deux vitesses, estime Benoît Fouillard, chez Manpower Tourisme. La billetterie d’affaires explose, mais avec une demande de profils confirmés, avec trois à quatre ans d’expérience, tandis que l’activité des agences « tourisme » reprend tout doucement, indique-t-il. Il y a moins de turn-over en ce moment, ce qui explique que ce type de recrutement concerne plutôt les jeunes, confirme Josette Boyer, responsable de la formation chez Afat Voyages, qui n’exclut pas une étude approfondie du dossier. Le CNE est trop récent. Nous avons privilégié les nouveaux contrats de professionnalisation, qui ont permis aux agences du réseau de recruter des jeunes avec un volet formation adapté à leurs besoins.
Nombre de petits patrons, le nez dans le guidon, reconnaissent par ailleurs ne pas connaître les rouages du CNE. Les agences donnent l’impression de ne pas avoir pris le temps d’étudier ce contrat. Il est toutefois trop tôt pour en tirer des conclusions, commente Jean-Marc Guneau, chargé des ressources humaines chez Selectour. Il a adressé, dès septembre, aux adhérents du réseau, une note technique sur le sujet. La facilité de rupture du contrat est pourtant un argument majeur. Si le chef d’entreprise a plus de liberté, il va embaucher plus facilement. Les salariés s’y retrouvent aussi car c’est une opportunité pour un jeune en quête d’une première expérience professionnelle, rappelle-t-il.
Des avis partagés sur la déontologie
Quelques points de vente confrontés à un surcroît d’activité commencent toutefois à faire l’essai. C’est ainsi qu’Elodie a été recrutée par l’agence Pyrene Voyages (Afat Voyages) de Mirepoix, le 1er octobre. A 23 ans, cette titulaire d’un BTS Tourisme, d’une licence passée à l’IUP Tourisme de Foix et d’un master en management du tourisme, cherchait à acquérir une première expérience. Après un stage de cinq mois chez Pyrene Voyages, ce CNE devrait lui permettre d’acquérir une pratique technique, avec une rémunération alignée sur le Smic. C’est comme si je travaillais avec un contrat à durée déterminée (CDD) de deux ans. A moi de faire mes preuves !, raconte Elodie, satisfaite de sa situation. Le CNE est un bon outil, tout à fait adapté dans une région où il est difficile de trouver des compétences. Il permet à l’employeur de prendre un minimum de risques. Elodie sait qu’elle est face à un challenge, et qu’elle a toutes les chances d’être ensuite recrutée en CDI. Chacun s’y retrouve, explique de son côté Bernard Garcia, son employeur.
Tout le monde ne partage pas son point de vue. Je n’y vois rien de neuf pour celui qui sait manipuler un CDD, sauf à ne pas avoir à justifier le départ du salarié. Il faudra un peu de recul pour savoir si les chefs d’entreprise qui recrutent en CNE ont une réelle démarche déontologique, tempère Annette Masson, présidente de la Fédération française des techniciens et scientifiques du tourisme.
Un bémol que certains patrons d’agences partagent. Un CDI rassure le salarié et c’est aussi plus honnête. La période d’essai est suffisante pour savoir si quelqu’un fait l’affaire, commente Janie Bousquet, chez Grand Large Voyages (Selectour) à Nice. Pour miser sur l’avenir, il faut sécuriser la personne que l’on embauche. Je suis choquée car une de mes anciennes collaboratrices a dû accepter un CNE pour suivre son mari dans une autre région. Si une excellente vendeuse en est réduite à ce type de contrat, qui lui interdit par exemple d’emprunter, ce n’est pas bon ! s’insurge Eliane Macé de Celtic Voyages (Selectour), en Bretagne. Un chef d’entreprise a certes intérêt à fidéliser son personnel. Mais malheureusement, il est difficile de se défaire d’un salarié qui ne fait pas l’affaire au bout de six mois, nuance Bernard Garcia.
Un autre projet dans les tiroirs
Une chose est sûre, un CNE, même s’il offre plus de souplesse, ne doit pas être pris à la légère, ou assimilé à un contrat d’intérim. Le dirigeant doit rester vigilant sur le profil du salarié. Il faut savoir qui l’on cible et avoir une démarche psychologique, pour que celui-ci ne vive pas le CNE comme un recul dans son statut. Par exemple, je ne proposerai pas ce type de contrat à un diplômé d’une grande école, précise Jean-Marc Guneau, chez Selectour. D’autant que le CNE présente quelques inconvénients pour le chef d’entreprise : le salarié peut lui aussi décider de partir sans avoir à effectuer de préavis, à moins d’insérer une clause particulière dans son contrat de travail.
Bref, le tourisme, qui a besoin d’un personnel qualifié, est loin d’être séduit. Il faudra plusieurs mois pour faire un bilan. D’ici là, le gouvernement devrait avoir lancé un autre contrat très décrié : le Contrat Première Embauche (CPE), réservé au moins de 26 ans (y compris pour les entreprises de plus de vingt salariés). A moins que les syndicats, qui y voient une augmentation de la précarité, ne contraignent les pouvoirs publics à faire marche arrière…
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