Saskia Cousin et Prosper Wanner : Le divin loisir long – vacances, vacanze, vacaciones, vakantie
Avec le printemps fleurissent les marronniers touristiques. Les Français sont invités à embrasser les « nouvelles tendances », suivre les influenceurs sponsorisés ou craquer pour une destination « paradisiaque ». Pourtant, l’immense grande majorité d’entre-eux, d’entre-nous, ne cherche pas, ne souhaite pas « faire du tourisme ». L’objet de nos désirs, de nos imaginaires, ce sont les vacances.
Une tribune de Saskia Cousin et Prosper Wanner, respectivement professeure de sociologie et maître de conférences en médiation culturelle.
Le besoin vital d’otium
Vacances vient de « vacare » qui signifie être libre, inoccupé, vacant. On le retrouve dans plusieurs langues européennes : vacances (fr), vacanze (ital), vacaciones (esp), vakantie (néerl). Les vacances scandent le temps (on « prend » des vacances, comme on prend le temps de vivre), elles sont une disposition physique et mentale (on « se sent » ou on « est » en vacances). Dans les enquêtes, les deux premières motivations au « départ en vacances » sont : « se reposer », « se retrouver ». Lorsque l’on « part en vacances », ce sont bien les vacances qui sont, in fine, notre destination principale.
Cet espace-temps dont la vocation est aussi noble qu’immuable : exercer ce qui fait le sel de la vie, le plaisir de l’otium, de l’oisiveté, la liberté de faire ce que l’on veut. Et donc, essentiellement : ne rien faire, dans un lieu hospitalier, avec les gens que l’on aime. On comprendra alors que l’opposition mobile/immobile relève d’une même vision du monde, polarisée. Il faut alors trouver l’alternative, soit la dépolarisation : une vision utopique, mais tout autant puisée dans la réalité que les précédentes, la rencontre de l’hôte et de l’otium.
Le droit au « divin loisir long »
Ne rien faire – le droit aux vacances – a été acquis de haute lutte. En 1900, Sylvain Pitt écrivait : « Pourquoi les privilégiés des professions dites libérales et les employés d’administration sont-ils seuls à jouir de cette chose exquise, les vacances ? Le loisir, le divin loisir long, qui permet de redevenir un homme, simplement un homme, de se laisser pénétrer lentement par le repos, de jouir des merveilleux tableaux de la vie, de n’y plus figurer comme un rouage de machine étroitement emprisonné dans sa fonction. » Les vacances représentent un progrès social, hérité de générations de luttes sociales pour la réduction du temps de travail.
Dès 1902, les précurseurs de la coopérative ouvrière de vacances prônent la libre pensée et l’autogestion, la découverte de la vie en collectivité, et l’accès à « la Nature pour tous ». Mais le temps libre des classes populaires inquiète les pouvoirs – religieux, économiques, politiques, sanitaires, sociaux. Le droit à la paresse est perçu comme subversif ; il faut occuper ou éduquer le peuple, organiser ou gérer son temps libre, empêcher l’oisiveté. L’activité de consommation du tourisme est la part économique de cet objectif d’occupation – issu de la morale chrétienne du travail. Le tourisme est la négation de l’otium – le nec otium, qui a donné négoce. L’activité « touristique » permet d’occuper les corps, les esprits, le temps, les espaces libres. On « fait » du tourisme, c’est-à-dire que l’on fabrique l’activité en la consommant.
Moissonner le fruit de son travail : le rite du temps long des vacances
Le droit aux vacances est précisément un droit aux « jours de repos consécutifs » (1906). Mais au bout de combien de jours est-on en vacances ? ONU Tourisme et différentes industries ont décidé d’appeler « vacances », un départ de plus de 4 jours consécutifs. Cette définition ne prend pas en compte ce que les premiers concernés attendent et définissent comme tel : les vacances, c’est d’abord « prendre son temps », « avoir du temps ».
Dans toutes les enquêtes, pour les experts des rythmes d’apprentissages, comme pour les familles en quête de retrouvailles, les « petites vacances » sont trop longues, et les longues sont trop justes… Car si tous les enfants et leurs parents résidant en France vivent au rythme de congés scolaires décidés pour l’industrie touristique, seuls 10 % accèdent aux canons à neige. Ce qui importe, ce sont les « grandes vacances », ce moment central pour vivre le passage d’un état à un autre – le passage de classe notamment – mais aussi pour réconforter, restaurer, retrouver, partager les liens sociaux, familiaux, conviviaux.
Les vacances estivales s’inscrivent dans une histoire sociale des congés payés, mais aussi une histoire culturelle européenne plus ancienne. On évoque souvent les vacances des juges, puis des enfants de nobles anglais comme l’origine des vacances scolaires, ce qui compte dans l’imaginaire collectif, c’est la saison, celle des moissons. Dans les sociétés préindustrielles, les temps rituels scandaient la vie, au rythme des saisons et des relations aux mondes sacrés. L’été n’est pas le moment où nous copions les juges anglais du XVIe siècle !
Il est celui où nous récoltons le fruit de notre travail de l’année. Bien que laïc, il reste un rite de passage, c’est-à-dire un espace-temps liminaire, qui permet le passage d’une identité à une autre tout en participant à affirmer et conforter la cohésion et les valeurs d’une communauté. Les vacances estivales sont sans doute le rite de passage le plus collectif, attendu et partagé de notre société contemporaine.
L’art de l’existence et la création de souvenirs
L’aspiration aux vacances s’inscrit dans la problématique plus globale de l’accès aux loisirs pour le plus grand nombre. Ce que le sociologue des loisirs Joffre Dumazedier nommait, dans les années 1960, les « 3 D » : un temps dévolu au délassement, au divertissement et au développement. Un temps particulier où s’affirme un « art de l’existence » dans le rapport à soi (ipséité), aux autres (lien social) et à l’environnement (l’écologie du temps libre). Si les vacances sont désirées par toutes et tous, le « départ » n’est ni obligatoire ni systématique.
Les vacances sont perçues comme un moment de déconnexion (35 %), de repos (31 %), de découverte (33 %) et avec les siens (29 %) (voir sources). Ces attentes sont fortement liées au niveau de revenu et chacun y met ce qu’il veut ou peut y investir. Les catégories populaires envisagent davantage leurs congés comme l’occasion de se reposer quand les catégories supérieures et les retraités les voient comme la possibilité de s’ouvrir à de nouveaux horizons.
Si le « départ » ne définit pas les vacances, il participe à l’ouverture au monde des enfants, à la reconnaissance sociale de leurs parents. Que reste-il des vacances ? Avec le temps, ce qui persiste chez les jeunes partis en vacances, c’est le souvenir « du temps passé avec sa famille » (53 %) plus que celui d’avoir découvert de nouveaux territoires (34 %) ou de nouvelles activités (28 %) (Les Français et les vacances, Sondage Ifop pour l’Unat et la Fondation Jean-Jaurès, juillet 2019).
Le mur des non partants
Des années 50 aux années 90, la France a connu 30 ans de démocratisation de l’accès aux vacances. Depuis le milieu des années 90, le taux de départ estival n’a quasiment plus bougé. En effet, quelles que soient les années et les enquêtes et alors même que le nombre de jours définissant les « vacances » a été réduit, près de 40 % des Français ne partent pas en vacances l’été. Plus préoccupant encore, d’après une étude du Crédoc de 2024, 38 % de l’ensemble des 5-19 ans ne sont pas partis du tout en 2023, soit environ 4,8 millions d’enfants. Certains enfants de Marseille n’ont jamais vu la mer. « Partir en vacances », cela peut signifier cela : accéder à la mer, jouer sur la plage, devant l’horizon, pendant quelques jours.
En 2014, dans le cadre d’une étude « Conditions de vie et aspirations », le Crédoc a mesuré que les personnes qui partent souvent en vacances se sentent majoritairement « très heureuses » (70 %) tandis que celles qui partent « rarement » en vacances se sentent rarement heureuses (20 %). Alors que la santé mentale devient un enjeu de société, ce constat interroge en termes de « bien-être » de la population : faut-il poursuivre les financements en faveur des transports et destinations prisés par ceux qui partent déjà souvent ou bien faut-il investir dans l’accès aux vacances pour toutes et tous ?
Sans vacances, pas de tourisme
Il y a des vacances sans tourisme, mais pas de tourisme sans vacances. Sans congés, pas de mobilités de loisirs, de consommation de transports, d’hébergements, de monuments visités, pas de souvenirs, ou de statut social. Sans vacancier, pas d’activité touristique. Il est donc troublant de constater que les pouvoirs publics s’appuient sur des « données touristiques » qui d’une part, ignorent les pratiques de vacances, de temps libre et de loisirs et, d’autre part, masquent la plupart des mobilités – estudiantine, de travail, de santé, etc.
Près de 80 % des Français partent en vacances en France, pour moitié dans des hébergements dits « non marchands ». Les vacanciers ne sont pas des touristes, ils sont bien plus nombreux ! Ce n’est sans doute pas la vocation de l’industrie de compter ceux qui ne consomment pas les produits de transport international ou d’hébergement marchand, mais cela pourrait/devrait être celle des pouvoirs publics. Est-ce que l’on cherche à comprendre les pratiques et les motivations culturelles en se fiant uniquement aux statistiques touristiques ?
« L’aspiration aux vacances s’inscrit dans la problématique plus globale de l’accès aux loisirs pour le plus grand nombre »
Les vacanciers sont des touristes comme le sont les visiteurs du Louvre, ou les cardiologues en congrès porte de Versailles : les données touristiques ne nous disent rien de leurs motivations, de leurs aspirations. Plutôt que d’être envisagées en termes de « panier moyen » ou de « surtourisme », les vacances ne devraient-elles pas être perçues comme un droit culturel (article 103 de la loi NOTRe de 2015), c’est-à-dire la reconnaissance à chacune et chacun de choisir ses références, de prendre soin de ses relations aux autres et au vivant et d’exercer les activités culturelles de son choix ?
Les vacances, « cette chose exquise », sont un droit culturel plébiscité. Plutôt que de travailler à les rogner, n’est-il pas temps de prendre au sérieux l’apport culturel, politique et social de ce rite collectif ? Conçues depuis l’hospitalité des territoires et des écosystèmes, les vacances d’été ne constituent-elles pas une histoire sociale et culturelle positive, ancrée dans des pratiques désirées et effectives : la possibilité d’un récit partagé ?
SOURCES :
S. Cousin et B. Réau, Sociologie du tourisme. La Découverte, 2016.
J. Dumazedier, Vers une civilisation du loisir ? Paris, Seuil, 1962.
C. Granger, « Cette chose exquise » Naissance des vacances ouvrières, 1900-1914. Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 136(4), 2017, 21-41.
P. Périer, Vacances populaires. P.U.R, 2000.
S. Pitt, « La vie à l’Université populaire », In Doris Jakubec-Vodoz, Sylvain Pitt ou les avatars de la liberté : une vie à l’aube du XXe siècle, 1860-1919, Fribourg, Éditions Universitaires, 1979.
J. Viard, F. Potier, J.-D. Urbain, La France du temps libre et des vacances, Éditions de l’Aube, 2002.
Les études du Crédoc : https://www.credoc.fr/publications
