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Jean-Pierre Nadir (Fairmoove) : « Après Delta et Omicron, la 7e vague, c’est Poutine »

« L’obscurantisme gagne du terrain. La lumière du voyage décline, mais elle rejaillira », estime Jean-Pierre Nadir dans cette interview qui évoque aussi les objectifs à long terme de Fairmoove.

Nous avions échangé mi-février. Pour vous, le vrai lancement de Fairmoove, c’était « maintenant ». Mais depuis, la guerre en Ukraine a éclaté…

Jean-Pierre Nadir : Après la 5e vague de Delta et la 6e d’Omicron, la 7e vague, c’est Poutine… Un variant imprévu qui attendait son heure de longue date. Au moment où le monde s’ouvre, l’étau se resserre sur certains… Personnellement, j’apporte mon soutien au peuple ukrainien mais aussi au peuple russe qui paie un prix toujours plus fort aux exactions et au révisionnisme d’un dirigeant retord. Il faut se méfier des gens qui conduisent en regardant dans le rétroviseur et non la route. Je suis allée en Ukraine trois fois – deux fois à Kiev, une fois dans la magnifique ville d’Odessa. Je me sens en sympathie avec son peuple. Le rapport de force est déséquilibré, mais les Ukrainiens ont gagné la bataille des cœurs. Ils vivent une vraie guerre… Nous, un effort de guerre, qui semble au final assez limité sur l’échelle de la souffrance et donc du supportable. Poutine fait fi de toutes les conventions et conditions humaines. L’obscurantisme gagne du terrain. La lumière du voyage décline, mais elle rejaillira.

Quel est l’impact immédiat ?

Jean-Pierre Nadir : La « revanche du tourisme » est décalée dans le temps. Les demandes de voyages ralentissent depuis plus d’une semaine, même si elles ne sont pas à l’arrêt. Des Français reportent leurs décisions de voyage, et la menace nucléaire de la Russie n’arrange pas les choses. Il faut aussi s’attendre à un impact économique du conflit : les Bourses dévissent, le prix de l’énergie augmente. Or le kérosène pèse pour un tiers du prix des billets d’avion. Nous allons donc devoir composer avec une baisse du pouvoir d’achat qui va affecter la consommation touristique. Toute l’énergie mise contre Poutine va créer une perte de richesse mondiale. Le combat contre le réchauffement climatique et pour la planète va être mis en pause, d’autant que la guerre économique que l’on mène va prendre du temps. Le conflit montre aussi les enjeux de l’indépendance énergétique des pays européens, et l’incohérence du modèle allemand, trop dépendant de la Russie. Ce qui est remarquable également, c’est que Poutine a réussi à fédérer l’Europe, comme jamais ! Une dynamique est créée. L’Europe montre une vitalité et une énergie qui nous a tous surpris, Poutine le premier.

Vous maintenez quand même votre calendrier de lancement ?

Jean-Pierre Nadir : Depuis l’ouverture du site le 15 juillet 2021, nous avons passé notre temps à encaisser les coups de la crise du Covid. Nous avons réellement démarré le 15 janvier 2022, pour défendre les valeurs et les vertus du tourisme durable. Nous poursuivons. Avec mes associés Corinne Louison et Arthur Courtinat, nous lançons la commercialisation en régie de notre site. Nous proposons un couplage avec PerfectStay, en plus de notre propre action. Nous allons commencer à travailler avec des destinations qui veulent affirmer leur stratégie verte et immersive. Nous sommes dans la réinvention du tourisme. Le projet Fairmoove est né d’une grande réflexion. Le tourisme mondial ne peut pas ignorer ses impacts négatifs. Bien sûr, il faut encourager le tourisme d’aventure et la micro-aventure comme le développent Chilowé, Eplora Project et Captain Wild. Mais cela ne suffit pas et ne remplace pas le goût de l’ailleurs ni la rencontre – qui rend les gens plus intelligents -, ni les emplois créés. La vérité, c’est que le tourisme s’est développé sur un modèle de prédation nord/sud, comme le montre Michel Houellebecq dans Plateforme. On a confondu démocratisation et écrasement permanent des prix. La vision des nouveaux consommateurs, les millennials, tient compte de tous les équilibres. Aujourd’hui, nous pouvons créer un modèle vertueux du tourisme. On peut voyager un peu moins souvent et plus longtemps.

Mon objectif est de tendre vers 100 millions d’euros, pour avoir un véritable impact.

Fairmoove agrège aujourd’hui 3500 hôtels dans le monde. Est-ce vraiment suffisant ? Sont-ils tous certifiés ?

Jean-Pierre Nadir : Nous avons même 3200 hôtels, sur les 650 000 vendus par Booking. Je soutiens les établissements qui s’inscrivent dans le cheminement de la décarbonation, et visent une réduction de 50% des émissions de CO2 à l’horizon 2030. Tous mettent en place une politique zéro plastique, énergie renouvelable, produits locaux… Nous sommes dans la rationalité joyeuse face à la sobriété heureuse chère à Pierre Rabi – paix à son âme. En matière de développement durable, il existe cinq labels très référents sur lesquels nous nous appuyons pour nos notations. Mon objectif est de créer un méta-label, pour le rendre lisible et compréhensible auprès du grand public.

Quelles sont vos ambitions chiffrées ?

Jean-Pierre Nadir : Mon ambition, avant la guerre en Ukraine, c’était d’atteindre 10 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2022. Après cette première étape, il faudra que nous ayons pour ambition de quasiment doubler l’activité chaque année. Mon objectif est de tendre vers 100 millions d’euros, pour avoir un véritable impact.

Comment atteindre 10 millions d’euros ?

Jean-Pierre Nadir : Le premier levier, c’est la communication autour du tourisme responsable et d’une offre en adéquation avec la demande. L’émission Qui veut être mon associé ? sur M6 a aussi participé à notre travail média. Nous sommes par ailleurs très actifs sur les réseaux sociaux, Facebook, Instagram, LinkedIn. Nous avons également créé une grande quantité de contenus, pour 500 000 euros, afin d’améliorer notre référencement naturel. Comme avec Easyvoyage en son temps, nous développons aussi des partenariats avec différents acteurs comme ShowroomPrivé, Macif Avantages et Veepee Voyage. Nous comptons rapidement travailler avec des influenceurs.

La SNCF met à notre disposition un produit fermé, et totalement inadapté au marché.

Vous n’avez pas développé de rubrique « train+hôtel » ?

Jean-Pierre Nadir : Nous proposons des voyages « train+hôtel » sur des destinations éligibles comme Amsterdam. Mais pour l’instant, le pré-package avec le train reste compliqué à développer : la SNCF met à notre disposition un produit fermé, et totalement inadapté au marché. Notre nombre de requêtes est limité. C’est un frein à l’essor de l’offre des packages. J’en veux pour preuve que même Orchestra ne propose pas de voyages en train, alors même que cette plateforme représente 2 milliards d’euros de ventes par an (en période pré-Covid, NDLR). Je pense que la SNCF fait une erreur fondamentale et qu’elle devrait avoir une API nous permettant de créer facilement des forfaits. Nous rêvons de promouvoir ce mode de transport bas carbone, à condition qu’on nous en donne les moyens. J’en ai déjà longuement parlé avec Alain Krakovitch (directeur de Voyages SNCF, NDLR).

Comment affichez-vous l’empreinte carbone ?

Jean-Pierre Nadir : Nous utilisons la méthode de l’Ademe. Nous sommes d’ailleurs les seuls à intégrer directement l’achat d’arbres dans le parcours client. 10€. Pour toutes les fiches, j’ai des calculs. Bientôt, nous aurons ainsi un compteur d’arbres sur le site, et nous abonderons pour stimuler l’absorption.

Dans les sondages, les voyageurs déclarent qu’ils sont prêts à agir pour limiter leur empreinte carbone. Mais dans les faits, très peu acceptent de payer, pour compenser par exemple. Qu’en pensez-vous ?

Jean-Pierre Nadir : Notre devoir, c’est d’expliquer pourquoi, où et à quel prix nous plantons des arbres. Le processus d’absorption doit être fluide, facile et clair. Comme dans une logique politique, nous allons évangéliser les consciences par notre pédagogie, et gagner les cœurs au fur et à mesure. Je ne suis pas dans le greenwashing, mais l’engagement passe par cette démarche d’accompagnement.

70% des Français disent s’intéresser au tourisme responsable. Mais seulement 5% ont déjà consommé durable et responsable. Nous sommes au début d’une dynamique que nous voulons encourager. Nous avons déjà planté 3000 arbres depuis le début. Le consommateur doit s’emparer de ce sujet. Je crois au touriste responsabilisé, qui va par exemple prendre des vols directs, représentant 20% de carbone en moins par rapport à un vol avec escale. 

Décarboner le monde passe nécessairement par le volume.

Vous avez parlé de l’émission Qui veut être mon associé ?. Quels investissements avez-vous effectués, dans ce cadre ?

Jean-Pierre Nadir : Je suis le deuxième investisseur au classement officiel de la dernière saison, avec 860 000 euros au total – après Eric Larchevêque. L’accompagnement de quatre projets est déjà confirmé : Benur – dont les triporteurs électriques pour personnes handicapées pourraient intéresser des hébergeurs, Pap et Pille, BioDemain, Beauty mix, My Addie.

Vous n’avez pas investi dans Explora Project, l’un des candidats. Notamment parce que vous aviez déjà, avant l’émission, 13 participations dans des entreprises du voyage ?

Jean-Pierre Nadir : Ce dossier a été identifié pour me faire plaisir. Sans flagornerie, Stanislas (Gruau) est un ambassadeur formidable de sa marque. Je n’ai pas investi puisque je m’occupe pleinement de Fairmoove, notamment au niveau de la promotion. De plus, je suis ami d’autres acteurs spécialistes du tourisme d’aventure comme Chilowé. Eric Larchevêque a bien fait d’investir dans Explora Project, qui est un projet exaltant. Certains ont tenté de nous opposer, à tort. J’ai une totale bienveillance à l’égard des personnes qui entreprennent.

Et d’ailleurs, je ne suis pas opposé à l’idée de distribuer un jour Explora Project. Nous sommes dans la même dynamique. Nous avons intérêt à unir nos forces pour évangéliser et convaincre. Plus nous sommes nombreux à porter la même cause, mieux c’est.

Stanislas a aussi dit que, pour être en accord avec ses valeurs, il avait choisi de se limiter à l’Europe. Avez-vous imaginé pareille hypothèse ?

Jean-Pierre Nadir : Non. Nous, nous cherchons à décarboner le plus possible le tourisme qui existe déjà. J’invite par exemple ceux qui veulent partir à l’île Maurice à choisir des compagnies qui font des vols directs, de l’éco-pilotage, choisissent des avions économes en carburant… Il faut flécher vers les produits vertueux, pour réduire l’empreinte carbone des voyageurs. Je suis dans le pragmatisme total, en m’attaquant au mainstream, pour apporter une vraie contribution. Décarboner le monde passe nécessairement par le volume. Je souhaite que mon expertise et mon argent servent les objectifs de 2030 et 2050 vers la neutralité carbone. C’est ma contribution à la réinvention du monde. Je veux mettre mon argent au service d’une bonne cause. Si j’avais voulu faire de l’argent, j’aurais fait du métaverse, pas du vert (rires).

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