Gare à l’atterrissage !
La multiplication des compagnies à bas tarifs diversifie l'offre et développe la concurrence. Mais cette frénésie n'est pas sans risque. Après la bulle Internet se profile la menace de la bulle low cost.
Voilà une dizaine de jours, la compagnie low cost irlandaise Jetgreen Airways, qui devait lancer des vols entre Dublin et Nice le 8 juin, annonçait son dépôt de bilan, après une semaine d'activité ! Cette faillite a suivi de quelques jours celle de Duo Airways, qui opérait des vols vers Birmingham au départ de Nice et Lyon depuis octobre 2003. Ces événements qui ont secoué le transport à bas prix ne sont pas sans rappeler une autre situation : celle de la bulle spéculative qui a mis à mal les entreprises de la nouvelle économie en 1999.
Depuis 2003, le secteur low cost connaît déjà quelques ratés. Il y a d'abord eu la liquidation de la compagnie danoise Goodjet, suivie par celle de l'italienne Ciaofly et, plus proche de nous, d'Aéris Express. Ces transporteurs partis de rien ont cru possible de gagner de l'argent rapidement, avec des mises de fonds faibles et des dirigeants qui, pour la plupart, ne connaissaient pas le monde du transport (le PDG de Goodjet était un patron de discothèque en Suède !).
Ces défaillances ne découragent pas pour autant les investisseurs. On assiste actuellement à une deuxième vague de nouveaux transporteurs, portée cette fois par des dirigeants issus de l'aéronautique. Pour autant, la mortalité des nouveaux venus reste forte. En moyenne, une nouvelle compagnie sur deux disparaîtrait au bout de six mois ! La faiblesse des capitalisations et l'abondance de transporteurs pourraient poser problème.
Ça bouge en Europe de l'Est
C'est d'Europe de l'Est que viennent la majorité des nouvelles low cost. Wizz Air, transporteur anglo-hongrois dirigé par Josef Varadi (ancien PDG de Malev), lancera le 24 juin des vols au départ de Beauvais vers Budapest (Hongrie) et Katowice-Cracovie (Pologne). La compagnie dispose pour l'instant de neuf avions loués et prévoit de transporter deux millions de passagers dès la première année. Elle assure être en mesure de renforcer sa flotte de dix appareils par an durant ses cinq premières années d'existence. Son capital ne dépasse pourtant pas trois millions d'euros ! Elle négocie actuellement un tour de table avec des investisseurs européens et américains pour l'augmenter de 40 à 60 ME. Créée en 2001, Air Polonia a pour sa part commencé dans le transport de fret et le charter, avant de se convertir en novembre dernier aux bas tarifs, à l'image d'Aéris ! Disposant de deux Boeing 737, elle vient de lancer des vols au départ de Paris-CDG 3 vers Katowice, Varsovie et Wroclaw.
Des compagnies qui peinent à décoller
D'autres "flibustiers du ciel" apparaissent aussi dans le sillage de compagnies classiques en difficulté. Helvetic Airways exploite 11 Fokker loués à American Airlines. C'est une filiale d'Odette Airways, fondée en été 2001 sous l'impulsion de Moritz Suter (ex-dirigeant de Swissair). Elle assure des vols au départ de Marseille et Nice vers Zurich depuis le mois de novembre, au prix unique de 99 E hors taxes l'aller-retour. Mais, avec un taux de remplissage de 34 % en mars, elle peine à décoller.
Plus au Nord, plusieurs transporteurs scandinaves espèrent profiter des déboires de SAS. Norwegian Air Shuttle (à l'origine une compagnie régionale) a opté pour le modèle low cost en septembre 2002. Elle lance cet été des vols au départ de Nice vers Oslo, Bergen et Stavanger, mais a perdu 7,2 millions d'euros en 2003. Sa rivale Sterling Airways, qui opère au départ de Beauvais vers Copenhague et Stockholm depuis début 2004, dispose de 13 Boeing 737 et s'est orientée vers les bas tarifs depuis 2002. Une véritable renaissance puisqu'elle était en liquidation en 1996, avant d'être rachetée par des investisseurs norvégiens. A signaler aussi Vueling Airlines, qui doit prendre son envol cet été. Avec un capital de 30 millions d'euros (détenu en partie par la low cost américaine Jet blue et le fonds d'investissement Apax Partners), elle volera depuis Paris vers Barcelone et Valence.
Des prix toujours plus bas… jusqu'à l'absurde
Tous ces nouveaux venus cherchent par tous les moyens à "faire leur trou", à coups de publicités massives et de prix toujours plus bas, quitte à accentuer une guerre tarifaire qui pourrait entraîner de nouvelles faillites. Même Ray Webster, le médiatique patron d'Easyjet, est inquiet. "Nous voyons des tarifs non rentables et irréalistes fixés par les compagnies dans tous les secteurs de l'aérien en Europe, car elles cherchent à accroître ou maintenir leur part de marché", a-t-il récemment affirmé. De quoi accélérer logiquement une consolidation du secteur, nombre d'experts tablant sur seulement deux ou trois opérateurs à bas prix en Europe à terme.
De nouveaux défis pour les agences
Cette soudaine abondance n'est pas sans conséquence pour les agences de voyages. Elles vont être de plus en plus souvent amenées à vendre les low cost, quitte à percevoir des frais de dossiers, car il existe une demande grandissante de leurs clients. Cette pratique va d'autant plus se généraliser que les compagnies régulières suppriment leurs commissions, se plaçant du même coup à égalité avec leurs rivales à bas prix. Les agences installées dans le sud de la France font figure de pionnières à ce sujet.
Reste que les disparités qui existent entre les nouveaux venus obligent les agences à demeurer très attentives. En l'absence de contrat Iata et faute de centralisation des paiements via le BSP, les distributeurs subiraient en effet de plein fouet une défaillance financière (le BSP ne pourrait bloquer les encaissements, comme ce fut le cas pour Air Lib ou Aéris). D'où l'utilisation très courante des cartes de crédit des clients, pour payer sur les sites Internet et limiter les risques. Et d'où la nécessité de ne pas proposer des transporteurs trop "exotiques" ou incertains.
Cette incertitude face à la fiabilité des nouvelles low cost peut toutefois constituer un atout. Les agences vont de plus en plus souvent avoir un vrai rôle de conseil pour informer sur les nouveaux venus par rapport aux transporteurs déjà installés (Easyjet ou Ryanair). A elles de valoriser efficacement ce savoir-faire…
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