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Fracture chez les voyagistes

Alors que le ministère des Affaires étrangères, le Ceto et le Snav ont déconseillé les départs vers le Kenya et la Mauritanie, trois voyagistes ont décidé de maintenir leurs programmes, jugeant que le risque était limité.

Si au 15 janvier, au moment de notre bouclage, les voyages vers le Kenya et la Mauritanie restaient déconseillés par le ministère des Affaires étrangères, plusieurs TO ont décidé de braver les consignes. African Safari Club maintient ses vols et programmes vers Mombasa, tandis que Le Point Afrique et deux de ses TO partenaires (La Balaguère et Acabao) poursuivent leurs randonnées en Mauritanie. En revanche, les autres TO se sont alignés sur la recommandation de l’association de tour-opérateurs/ Ceto, qui préconise l’arrêt des ventes vers le Kenya jusqu’au 19 janvier (et le report sans frais pour les départs prévus jusqu’au 31 janvier) et la suspension des départs vers la Mauritanie jusqu’à nouvel avis. Des recommandations également édictées par le Conseil exécutif des producteurs au Snav. Bref, pour la première fois, une fracture est apparue chez les TO, jetant parfois le trouble. Qu’est-ce qui conduit ces voyagistes à se démarquer du reste de la profession ? Et que risquent-ils ?

Amertume

Chez Le Point Afrique, principal affréteur vers la Mauritanie, on affirme que ce choix n’a pas été dicté par des raisons économiques. Nous opérons deux vols par semaine. Nous aurions pu rompre notre contrat avec la compagnie sans fortes pénalités financières, en invoquant un cas de force majeure. Au contraire, poursuivre ces vols nous coûte cher, car nous avons plus de 50 % d’annulations. explique Virginie Albouy, directrice adjointe du Point Afrique. C’est donc un attachement au pays qui aurait motivé le TO. Nous avons mis 10 ans à créer une activité touristique en Mauritanie. Nous faisons vivre plusieurs centaines de personnes indirectement. Nous connaissons mieux le pays que le Quai d’Orsay. Nos clients sont encadrés par la population, et les autorités ont mis des barrages sécuritaires. Nous savons reconnaître un risque ! ajoute-t-elle. Le Point Afrique propose cependant à ses clients le report ou l’annulation sans frais.

Il offre les mêmes conditions d’annulation aux tour-opérateurs, à qui il revend des sièges d’avion (Atalante, Tamera, Zig-Zag…). Parmi eux, Acabao (filiale à 51 % du Point Afrique) et La Balaguère ont également décidé de maintenir leurs programmes. C’est un acte symbolique. Nous le faisons d’autant plus facilement que Le Point Afrique supporte seul le risque aérien. Mais cela se soldera probablement aussi par des pertes financières pour nous, explique Vincent Fonvieille, directeur de La Balaguère. Je suis amère. Il y a eu des attentats à New York ou Londres qui ont été beaucoup plus meurtriers que l’assassinat en Mauritanie, mais qui n’ont pas entraîné de mise à l’index par le Quai d’Orsay ! ajoute Frédérique Ribeaucourt, DG d’Acabao.

Go Voyages, qui affrète 220 sièges par semaine vers Atar, a choisi au contraire d’annuler ses vols. Nous appliquons les recommandations du Snav et du Ceto par principe. Et l’abandon du rallye Lisbonne-Dakar a précipité les annulations. Maintenir nos vols nous aurait coûté cher, explique Nicolas Brumelot, son directeur général.

Au Kenya, la situation est différente, car les troubles politiques sont plus flagrants. Cela n’a pas découragé African Safari Club. Nous sommes TO et compagnie aérienne. Que ferais-je de mes avions ? Nous sommes propriétaires de notre aérodrome, de nos réserves, nous avons 3 000 salariés et sommes présents sur la destination depuis 40 ans. Nous savons mieux que personne ce qui s’y passe. Si la situation dégénérait, nous pourrions prendre d’autres mesures, précise Eric Landry, directeur général France d’African Safari Club.

En son âme et conscience

Que risquent ces TO en bravant les mises en garde, en particulier si un incident devait se produire malgré les précautions prises pour assurer la sécurité de leurs clients ? Ils ne risquent ni plus ni moins que s’ils programmaient l’Espagne ou la Suisse. La loi ne prévoit pas de peine supplémentaire, en cas de plainte d’un client, dans le cas où les pays sont déconseillés. Le Quai d’Orsay tout comme le Snav n’ont pas vocation à être coercitifs. Chaque entreprise juge en son âme et conscience ce qu’elle doit faire, répond Jean-Marc Rozé, secrétaire général du Syndicat national des agences de voyages (Snav). Néanmoins, en cas de procès, le tour-opérateur dissident se met dans une position délicate. Il est toujours à craindre qu’un tribunal lui reproche d’avoir négligé les recommandations des instances étatiques et professionnelles, reconnaît Jean-Marc Rozé. L’affaire d’Ultramarina avec les otages de Jolo, toujours en appel après une première condamnation, est là pour le rappeler, le tribunal reprochant au TO un défaut d’information.

Responsabilité civile de gré à gré

Il revient donc à chacun d’évaluer lui-même le risque, notamment avec son assureur. Ces derniers affichent une totale indépendance par rapport au Quai d’Orsay. Nous utilisons les fiches du ministère des Affaires étrangères, bien sûr. Mais notre souci n’est pas le même. Nous devons surtout vérifier que nos équipes médicales pourront se rendre sans danger dans les hôpitaux de la destination. Ainsi, nous acceptons d’opérer en Mauritanie, pas au Kenya, explique Nicole Pochat, directrice marketing d’Europ Assistance France. Pour la responsabilité civile des TO, là encore, c’est du gré à gré. Chaque assureur en RCP écoute les arguments de son client, et évalue le risque avec lui, explique Jean-Marc Rozé. Toutefois, aucune jurisprudence n’a permis jusqu’à présent de connaître réellement les risques encourus en cas de problème.

Si les assureurs sont indépendants du Quai d’Orsay dans leurs décisions, c’est aussi, théoriquement, le cas des instances professionnelles. Le Ceto est une organisation de professionnels du tourisme, informée (avec Sécurité sans frontière), responsable et disposant de contacts sur place. Elle prend donc ses décisions en connaissance de cause, sans lien forcé avec le Quai d’Orsay. Ce dernier a sa politique, nous la nôtre. Si on se rejoint tant mieux, sinon tant pis. Nous serons d’ailleurs de plus en plus amenés à prendre des décisions cohérentes au niveau européen, prévient René-Marc Chikli, président du Ceto.

Les incidents en Mauritanie et au Kenya sont donc révélateurs d’une volonté d’indépendance croissante des voyagistes par rapport au Quai d’Orsay, mais aussi à leurs instances professionnelles, conséquence d’une loi confuse sur la responsabilité. Ce n’est pas la première fois que des TO vont à l’encontre des recommandations du Quai d’Orsay. Lors des crises du Sras en Asie ou du chikungunya à la Réunion, certains avaient maintenu leurs départs, mais sans le crier haut et fort, rappelle Emmanuelle Llop, avocate chez Clyde & Co. La nouveauté, c’est que ces TO revendiquent leur liberté d’agir et d’évaluer les risques qu’ils font encourir – ou non – à leurs clients.

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