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Un mal qui se soigne

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© Africa Studio/Fotolia
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Des tags sur les murs, des manifestations, cet été, le touriste en a pris pour son grade et à travers lui toute une industrie. Une industrie en pleine croissance, confrontée à de nouveaux enjeux. Et à une difficile équation : faire plus - parce que les voyageurs sont de plus en plus nombreux, et parce qu'elle est essentielle à l'économie de nombreux pays - tout en faisant mieux. Il en va, aussi, de la qualité de son offre.

Fin mai, 300 personnes ont défilé à Palma de Majorque, traînant derrière elles leur valise à roulettes pour manifester leur exaspération face aux hordes de vacanciers qui envahissent leur ville. « All tourists are bastards » (« les touristes sont tous des salauds »), « Tourist, go home » (« touristes, rentrez chez vous ») a-t-on pu aussi lire sur les murs de certains quartiers de Barcelone. À Venise, 300 manifestants sont descendus dans la rue lors du dernier carnaval. Dès 2016, Amsterdam témoignait du même ras-le-bol en décidant de restreindre les budgets alloués à la promotion du tourisme pour limiter le nombre de visiteurs. En Croatie, au Portugal aussi, pour certains, la coupe est pleine.

Des chiffres qui donnent le vertige

« Si ce mouvement existe, il ne faut pas en exagérer l'importance, tempère le sociologue Jean Viard. Certains groupuscules politiques se servent de ce phénomène pour faire parler d'eux. Ils savent qu'à travers la question du tourisme, ils obtiendront une très forte caisse de résonance. » C'est notamment le cas à Barcelone, où des militants d'Arran, un groupe anarchiste s'en est ainsi pris à un bus de touristes, diffusant ensuite les images sur les réseaux sociaux.

Reste que si les situations diffèrent, un problème se pose bel et bien. Point commun à cette grogne : l'explosion de la fréquentation touristique. En moins de dix ans, l'Espagne a ainsi vu ses statistiques de fréquentation s'envoler. Tournant autour de 50 millions de visiteurs annuels en 2008, la destination en a accueilli plus de 75 millions l'an dernier. La petite ville de Vik, en Islande, comptant 572 âmes, s'attend ainsi à recevoir cette année 1,7 million de touristes.

Comment éduquer les touristes ?

Les campagnes destinées à sensibiliser les touristes se déclinent sur tous les tons. Institutionnel, avec l'OMT, à travers l'opération « Voyage. Apprécie. Respecte ». « Où que vous mène votre voyage, à n'importe quelle période, souvenez-vous de respecter la nature, de respecter la culture, et de respecter votre hôte. Vous pouvez être le changement que vous souhaitez voir dans le monde », résume Taleb Rifai, secrétaire général de l'OMT, reprenant la célèbre phrase de Gandhi. Pragmatique, pour Venise, qui a édicté douze règles de savoir-vivre à l'attention des touristes, lesquels s'exposent à des amendes en cas d'infraction avec interdiction, entre autres, de se promener torse nu ou de nourrir les pigeons. Humoristique, enfin, comme en Islande, qui incite les voyageurs grâce au « Serment islandais », à adopter des comportements respectueux. Ils sont 31 000 à l'avoir signé. Les mesures sont parfois radicales. Les Baléares ont ainsi interdit en juin l'alcool à bord des avions afin de limiter le « tourisme de cuite » et ses dérapages.

Espèces en voie de disparition

L'arrivée de tels flots de visiteurs n'est pas sans conséquences. « Il y a eu un gros manque d'anticipation, constate Guillaume Cromer. On savait que le sujet allait arriver sur la table. Le tourisme explose partout, et parallèlement, les crises économiques se sont multipliées. Et cela a créé des tensions entre les plus riches, ceux qui voyagent, et les plus pauvres. »Particulièrement visées, l'implantation de nouveaux hôtels et l'explosion de la location entre particuliers, Airbnb en tête : ce qui a entraîné une flambée du foncier, et a vidé certains quartiers de leurs habitants.

À Venise, alors que le nombre de touristes ne cessent de croître, déversés notamment par les bateaux de croisières, les habitants, eux, sont de moins en moins nombreux. « Venise perd 1 000 habitants chaque année », s'attriste Matteo Secchi, le président de l'association Venessia.com, qui défend les habitants de la lagune. De fait, les Vénitiens sont trois fois moins nombreux qu'il y a 50 ans.

Le tourisme de masse, un bouc-émissaire ?

Perte d'identité, pollution et dégradation environnementales, nuisances, la liste des maux imputables au tourisme de masse pourrait être longue. Ce qui agace passablement Laurent Queige, le délégué général du Welcome City Lab : « On accuse le tourisme de masse de tous les maux alors que le tourisme de masse n'est ni une personne, ni une entreprise. S'il y a des dérives du tourisme de masse, ce n'est pas le tourisme qu'il faut viser. C'est un phénomène qui a des causes. » Et de pointer notamment les stratégies purement lucratives de certaines destinations. « J'ai souvent croisé des décideurs pour qui le seul critère d'évaluation de leur politique touristique est l'argent que cela peut rapporter. Pour beaucoup, cela a été le seul critère pendant des décennies », commente-t-il.

Même constat du côté de Guillaume Cromer : « Le tourisme a été pensé de façon simpliste. On a oublié que dans les villes, il y avait aussi des habitants, pas seulement des touristes. Les villes n'ont par exemple pas de tableau de bord pour mesurer la satisfaction des habitants, ou la sur-fréquentation touristique. Le problème, c'est que l'on fonctionne encore en silos, alors qu'il faudrait développer la transversalité pour croiser les regards entre les responsables du tourisme et ceux de l'aménagement de la ville, par exemple. » Pour Jean Viard aussi, c'est au pouvoir politique d'intervenir. « Le tourisme est un secteur qu'il faut penser et réguler », martèle-t-il.

Une responsabilité partagée

« Les populations sont aussi responsables, estime aussi Laurent Queige. D'abord parce que ce sont elles qui élisent les élus, et parce qu'elles en profitent à tous les niveaux. Ce sont aussi les habitants qui mettent leur appartement sur Airbnb ou qui bénéficient aussi des infrastructures qui sont développées pour le tourisme. Il y a une grande hypocrisie derrière tout ça. » La question de la sur-fréquentation touristique concerne donc tout le monde. « Pour les TO et les compagnies de croisières, c'est un sujet qui est sur la table depuis très longtemps, indique Jürgen Bachmann, secrétaire général du Syndicat des entreprises de tour-operating (Seto). Les professionnels essaient tous, même si on peut sans doute mieux faire, de trouver des solutions pour desserrer les flux. La sur-fréquentation touristique est un problème pour tous, car il en va aussi de la qualité de l'expérience client. » « N'importe quel directeur des vols rêverait de faire partir ses clients un autre jour qu'un samedi, car c'est un casse-tête logistique et il y a aussi des intérêts économiques en jeu. Mais les clients ne veulent pas ou ne peuvent tout simplement pas partir à certaines périodes », explique-t-il, pointant du doigt au passage les contraintes du calendrier scolaire pour le marché français. Le sujet est donc l'affaire de tous. D'autant que la croissance du tourisme ne semble pas près de s'arrêter : l'OMT vient d'annoncer une hausse de 6% des touristes internationaux au premier semestre 2017. Le meilleur depuis 2010.

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