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Patrice Franceschi, cet écrivain qui voyage en solidaire

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Patrice Franceschi
Patrice Franceschi
© Alexandre Nestora

Écrivain, aviateur, marin, cinéaste... à l'opposé de nombre d'aventuriers solitaires, Patrice Franceschi, président de la Société des explorateurs français, est un voyageur solidaire, toujours engagé dans un « juste combat » dans un coin ou l'autre de la planète (ces temps-ci, au Kurdistan). Rencontre avec un penseur hyperactif, qui a fait sienne la devise de Malraux : « Vivre, c'est transformer en conscience une expérience aussi large que possible. »

L'Écho touristique : Écrivain, aviateur, marin, cinéaste... vous multipliez les modes d'exploration comme les moyens d'expression. Poussé par quel appétit, quelle quête ?
Patrice Franceschi : La vie, tout simplement. En France, où l'on aime les cases, on me reproche ma multiplicité. Mais, à mes yeux, c'est se limiter à un morceau de vie qui n'est pas raisonnable. Tout appréhender, voilà mon but, répondre aux trois questions fondamentales : « 1) Le monde, comment ça marche ? 2) La vie, qu'est-ce que c'est ? Et 3) Les autres, c'est qui ? » Nos existences ne sont qu'une lente maturation durant laquelle on cherche à comprendre ce que l'on vit. Mais, pour moi, cette exploration du monde afin de le comprendre n'a de sens qu'à la condition d'être féconde, que si l'on fait soi-même quelque chose des réponses que l'on trouve. Dans mon cas, ce sont des livres. Vivre pour simplement expérimenter, ressentir, être ému... ne m'intéresse absolument pas. Ce qui m'intéresse, c'est d'analyser et de comprendre. Car c'est cette dimension-là uniquement, celle de la raison, qui fait de nous des êtres humains authentiques.

Loin d'être un loup solitaire, vous êtes un voyageur solidaire, engagé successivement aux côtés de tribus indigènes, de la résistance afghane, des Kurdes. Vous avez été président de Solidarités International et à l'initiative de nombreuses campagnes humanitaires. Qu'est-ce qui rend les hommes si attachants à vos yeux ?
C'est la troisième question fondamentale à laquelle j'essaie de répondre et que je vous ai citée : rien de ce qui est humain ne m'est étranger. Je ne me fais pas d'illusion sur la nature humaine, mais il faut pourtant, au moyen de la raison, dépasser les travers humains, l'intérêt, les passions... Je me place clairement dans la vieille filiation stoïcienne ayant donné le jour à l'humanisme, un humanisme aujourd'hui attaqué de toutes parts. Aussi, je défends toujours la cause des hommes et ne voyage jamais là où il n'y en a pas. Cela ne m'intéresse pas. J'ai assisté à tant de tragédies que ne pas s'engager aux côtés des hommes me serait impossible. Agir est la seule chose qui m'intéresse et nous pouvons tous le faire !

Vous avez mené vos explorations du monde de mille façons. Mais depuis une quinzaine d'années, vous avez élu domicile à bord de ce navire sur lequel nous sommes, La Boudeuse. Pourquoi avoir choisi un tel bateau ?
Je ne suis attaché à rien de matériel ; je suis un nomade qui se pose en Corse, sur ce bateau, ou encore chez les Kurdes. Je nourris une vraie passion pour la mer et ce genre de navires traditionnels, qui sont un sommet d'exigence. Ce trois-mâts permet de voyager partout dans des conditions de romantisme et de poésie inégalables, une forme de liberté et d'aventure oubliées à l'heure où le contrôle et la sécurité deviennent les (terribles !) règles communes. Or, c'est la fable du chien et du loup : plus vous avez de sécurité, moins vous avez de liberté. C'est mathématique et il faut choisir ! Ce bateau est un peu l'expression d'une certaine liberté, qui agonise et sera bientôt oubliée.

PATRICE FRANCESCHI EN 7 DATES

  • 1954 : naissance à Toulon.
  • 1975 : première expédition, Yacumo, auprès des indiens Macuje d'Amazonie.
  • 1984-1987 : premier tour du monde en ULM.
  • 1989 : première d'une série d'expéditions auprès des Papous de Nouvelle-Guinée.
  • 1990 : participation à la révolution roumaine à Bucarest.
  • 1999-2001 : campagne d'exploration sur une jonque en Asie-Pacifique
  • 2009-2010 : mission Terre-Océan et Grenelle de la Mer à bord de La Boudeuse. PATRICE FRANCESCHI a publié environ 25 livres (romans et récits) et réalisé autant de films documentaires qui, tous, ont été diffusés à la télévision.

Quels voyageurs vous ont, vous, inspiré et poussé à étendre le champ d'action de votre existence à la planète entière ?
Aucun pur voyageur - très peu sont intéressants. Ce qui n'est pas le cas des écrivains-voyageurs : Kessel, Hemingway, Buzzati... tous nous parlent, d'abord, de la condition humaine et de la façon dont chacun peut sortir de l'étroitesse de celle-ci, surtout lorsque l'on va dans des endroits où les choses ne se passent pas spécialement bien. Se rendre compte, réaliser, témoigner, agir pour changer les choses, voilà ce qui m'intéresse : trouver des réponses aux trois questions fondamentales du début et y ajouter la fécondité, l'action fructueuse.

Quel regard portez-vous sur le tourisme ?
Il existe un tourisme de masse extrêmement réducteur et destructeur. Je reviens des îles Vanuatu où il a détruit une tradition millénaire, le saut du gol (l'ancêre du saut à l'élastique - NDLR), transformant les hommes en bouffons pour touristes australiens. Et c'est vrai partout. C'est le contraire même du voyage, qui est toujours apprentissage, initiation. Voyager, c'est prendre un minimum de risques et de responsabilité, seule manière d'apprendre. Il faut certes pousser les gens à voyager, mais pas en leur imposant un mode de voyage vidé de son sens. Oui à l'aide technique pour s'occuper des billets, des transports, etc. mais pas pour trimbaler de grands groupes entièrement pris en charge. Comme toute chose, le tourisme a des aspects positifs et d'autres négatifs. J'ai étudié les TO et regardé comment ils travaillaient. Pour comprendre, comme toujours. Je suis allé récemment en République dominicaine, 15 jours, à l'hôtel, en famille. Je n'ai pas bougé. J'ai bouquiné, profité, rechargé mes batteries. J'étais venu pour cela, c'était parfait. Merci. Juste après cela, dans la vallée de l'Omo (en Éthiopie - NDLR), les cars redémarraient et un local, qui venait de singer ses ancêtres, démaquillait son visage peinturluré pour repartir à mobylette. « Pourquoi faites-vous cela ? » lui ai-je demandé. Grand sourire : « Pour la tune ! » L'argent fausse tous les rapports humains et, de plus, on montre aux touristes quelque chose qui n'existe pas. C'est une mise en scène, le contraire de la réalité. C'est cette imposture destructrice créée au nom du profit par un certain tourisme que je ne supporte pas. Avec les Bateaux-Mouches, en revanche, aucune duperie : on voit les choses sous un autre angle, on redécouvre Paris, c'est génial. Une part de lumière, une part d'obscurité, comme tout !

Justement : l'industrie des voyages est devenue la première au monde. Chacun, de nos jours, se rend partout, même en Antarctique ! Quelle place reste-t-il pour les voyages d'exploration et les explorateurs ? Vont-ils disparaître ? Évoluer ?
Ils vont disparaître, oui. Si ce n'est déjà fait. Aujourd'hui, on se fait poser en hélico au pôle Nord et au Cap Horn, où on veut. Les gens disent : « J'ai fait le Cap Horn. » Sur un bateau de 50 m avec 5 000 passagers à bord... Ils n'ont rien fait du tout ! Rien, en tout cas, de ce qui fait de ces lieux des mythes : leur inaccessibilité. Cependant, on va bientôt m'interdire de passer ce même Cap Horn sur mon voilier pour « mise en danger de la vie humaine » ! Il faut arrêter de promettre le monde sauvage, il n'existe plus et ce qui en reste deviendra de moins en moins accessible à chacun, au nom de la sécurité.

LES DESSOUS DE L'INTERVIEW

Il faisait beau ce jour-là. Dans le port du Gros-Caillou, face aux Invalides, les badauds étaient fort nombreux à s'arrêter face à cet impossible trois-mâts ayant jeté l'ancre en plein Paris. Repris en 2003 par Patrice Franceschi, cet ancien navire de commerce en mer Baltique lui a d'abord servi à mener ses missions d'exploration Terre-Océan, avant d'être mis à la disposition de l'association ACTED pour organiser événements et rencontres, notamment durant la COP21.

Alors, peut-on voyager partout ? Doit-on, au contraire, "préserver" (d'urgence) certains lieux et populations (animales comme humaines) du flot touristique ?
Dans notre société du divertissement et du profit, il convient, parfois, d'être intolérant. On a parlé des aspects "rouleau compresseur" du tourisme. En Amazonie, certaines zones ne sont plus accessibles, sauf en se procurant des autorisations. Et c'est bien. Idem en Guyane française depuis longtemps. Tout aussi indispensable. En ce moment même, certains politiques et financiers mettent tout en oeuvre pour faire sauter les clauses qui protègent l'Antarctique. S'ils y parviennent, ce sera la catastrophe. Face à la multiplication des tragédies, il faut parfois limiter, voire interdire, les accès à certains milieux naturels et humains devenus rares.

Quels conseils donneriez-vous aux jeunes qui aspirent de nos jours à vivifier leur esprit d'aventure ? Comment et où engager ses pas pour s'enrichir, à votre image, d'une vie dont chaque seconde semble porteuse d'un souffle conscient ?
L'esprit d'aventure, ce sont quatre vertus : la capacité au risque, le non-conformisme, le goût de la liberté et le désir d'apprendre. Si vous disposez de cela - qui est libre et gratuit, rien de plus démocratique ! - vous avez tout... Alors, partez, voyagez (seul), mais en conscience et avec cette volonté d'en faire quelque chose, d'être fécond. Vous tirerez un constat pessimiste du monde (pas des hommes), mais vous vous forgerez une vie active, passionnée et pleine d'optimisme. Vous allez vous dépouiller de tout et découvrir la vraie richesse, intérieure. « Tout, toujours » n'est qu'une affaire d'intention manifestée, puis de lucidité.

Changement climatique, pollutions, épuisement des ressources d'un côté. Étonnant génie humain, coeurs vaillants et hommes de bonne volonté de l'autre. Qui va emporter le grand combat qui s'annonce, selon vous ?
Je ne suis malheureusement pas très optimiste. Nous sommes coincés dans un système - le consumérisme - qui est très néfaste. En Occident, on a commencé à conscientiser les problèmes. Mais partout ailleurs ? Comment demander aux gens de ne pas faire ce que l'on a fait des décennies durant ? Alors, ils le font. Et puis il y a la grande contrainte taboue : la démographie ! Interdit d'en parler. Mais comment va faire l'Afrique lorsqu'ils seront 1 milliard ? Sans ressources ? À cause de nous. « Vous nous pillez ! » répètent les Africains. Ils ne parlent pas seulement des matières premières, mais aussi des hommes : tous les jeunes qui le peuvent fuient vers l'Occident. La démographie, qui représente notre plus gros problème, est un sujet tabou dans une civilisation vieillissante ayant perdu son courage. Des décennies de prospérité et de paix - effet mécanique - ayant fait de nous des nations de couards. Qui prennent pour modèles non plus de grands visionnaires pleins d'énergie, mais des chanteuses et des people.

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