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Jean-Christophe Victor, l'homme qui donnait vie aux cartes

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Jean-Christophe Victor
Jean-Christophe Victor
© Alexandre Nestora
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Fils de l'explorateur Paul-Émile Victor, expert en géopolitique, le créateur de l'émission le Dessous des cartes sur Arte est décédé le 28 décembre 2016. Nous partageons, en son hommage, l'interview qu'il nous avait accordée au printemps 2015.

 

L'Écho touristique : L'audience de votre émission ne cesse de croître. De la géopolitique, pourtant, sobre et sérieuse, à l'opposé du divertissement... Comment expliquez-vous ce succès ?

Le plaisir d'apprendre, de comprendre, de se sentir intelligent. L'émission est très construite, on déroule un raisonnement point par point et les gens s'y retrouvent. Et comme ils sentent, en plus, qu'on y prend du plaisir, ils adhèrent. Utilisée à l'ENA, à Sciences Po et par les états-majors de l'armée, l'émission est tout aussi appréciée par des gens n'ayant fait aucunes études, un grand écart réjouissant. L'autre jour, un chauffeur de bus m'a apostrophé, radieux, pour me dire : « J'ai tout compris ! ».

Sentez-vous une certaine influence du tourisme opérer dans les relations entre les nations ? Le tourisme est-il un facteur que la géopolitique commence à prendre en compte ?

Le tourisme, c'est évident, favorise les relations entre les nations (plus qu'entre les états, nuance d'importance). Le tourisme de masse également, en accroissant les échanges économiques. Or les liens culturels découlent toujours de liens commerciaux et ils permettent aux peuples de mieux se connaître, de se rapprocher également... un petit peu. En revanche, non : la géopolitique ne prend pas le tourisme en compte, je n'en vois aucun exemple ; car, si le tourisme pèse lourd économiquement, il n'a pas de réel impact politique.

Voyez-vous des « super-zones touristiques » se créer à l'échelle planétaire ?

Elles existent déjà : les parcs d'attractions, les grands parcs américains, Versailles ou ces paquebots de 4 000 personnes et ces immenses resorts qu'on construit en Chine, en Malaisie... Même à Siam Rep, à côté d'Angkor, les touristes chinois débarquent à présent d'avions chinois pour grimper dans des cars chinois les conduisant dans des hôtels chinois où le personnel chinois leur sert une nourriture chinoise. Zéro immersion. Une facette qui continuera de se développer malheureusement.

Vous rappelez souvent que le nombre de conflits a tendance à diminuer, tout comme leur importance. Néanmoins, à l'heure de l'impact mondial des images, ne risque-t-on pas de voir se multiplier des actes de terrorisme qui sont autant d'actions de communication ?

Tout à fait. Le musée du Bardo de Tunis, c'est ça, comme la plupart des actions perpétrées récemment ; une stratégie très efficace d'actions militairement faibles mais psychologiquement fortes. On m'a d'ailleurs demandé d'intervenir à ce sujet au prochain Grand Bivouac (Ndlr, festival du voyage). Le problème est qu'il n'existe pas de solution militaire pour lutter contre ce type d'actions et qu'elles risquent donc de se multiplier, aggravant un climat de phobie déjà très prégnant en France. Depuis une dizaine d'années, en effet, nos concitoyens ont peur, de tout : l'Europe, les réformes, les étrangers... bien plus que les autres nations. Certes, il y a cette avalanche de mauvaises nouvelles déversée quotidiennement par l'actualité. Mais l'actualité, on le sait, ne parle jamais de ce qui va bien. Or, un certain nombre de choses considérables vont bien ou vont mieux : diminution des conflits et de leur importance, diminution de la pauvreté, augmentation ininterrompue de la scolarisation des enfants, des budgets de santé, de l'espérance de vie... Mais non : les Français ont peur. Remarquez, depuis toujours, c'est par la peur qu'on gouverne les hommes.

Le péril environnemental aussi serait exagéré, selon vous ?

Non, plutôt sous-estimé celui-là. Parce qu'il obligerait à être vraiment responsable. Alors, comme les problèmes ne sont pas pour tout de suite - en tout cas, nous concernant : le Bengladesh, les Fidji, c'est loin tout ça - on se dit : « après moi le déluge »... Heureusement, des solutions existent et commencent d'être mises en oeuvre.

Comment avez-vous vu évoluer l'activité touristique au cours de ces vingt dernières années ?

Tant que le taux de croissance d'un pays est supérieur à 5 %, sa classe moyenne augmente. Or, c'est elle qui engendre l'essentiel de la consommation et du tourisme. Nous restons, en France, scotchés sur l'ancien monde, mais le basculement de l'hégémonie de l'Occident vers l'Asie s'est opéré depuis des années ! Nous vivons, déjà, dans un monde asiatico-centré. Il suffit d'analyser la liste mondiale des vols et de leurs origines pour s'en rendre compte : Chine, Inde, Indonésie, Malaisie, Brésil sans négliger quatre ou cinq pays d'Afrique au moins, les pays émergents en sont au début de leurs Trente glorieuses et vont créer une vague de nouveaux touristes. Et cela va durer, surtout avec un pétrole à la baisse...

Comment jugez-vous l'intérêt marqué de Laurent Fabius pour le secteur du tourisme ?

C'est une excellente chose d'avoir intégré le tourisme à notre politique extérieure. Nous en parlions : si tourisme et politique ont peu en commun, tourisme et échanges économiques sont très liés. Dommage qu'il faille tant de temps à nos visiteurs pour gagner Paris depuis Paris-CDG. Je sais bien qu'ADP est sur un projet de liaison rapide, mais il y a tant d'interlocuteurs en jeu qu'il est très difficile d'avancer. Certains reprochent à notre pays une certaine muséification ; difficile de leur donner tort. Quand un pays inscrit le principe de précaution dans sa constitution, il y a de quoi s'inquiéter. Innover est devenu très difficile. Je disais que les Français vivent terrorisés, mais l'audace même fait peur, à tous les niveaux. On a un vrai problème de renouvellement des élites. Et d'intégration des immigrés, une force pourtant pour un pays. Un ami expert, nord-africain, cherchait du travail depuis des mois en France ; il s'est rendu à Bruxelles, pour se voir embauché le jour même!

Le développement du tourisme peut-il renforcer la problématique de la surpopulation ? Peut-on imaginer qu'un jour le touriste soit considéré comme une menace dans certains pays ?

La surpopulation de la planète est un vieux spectre, qui a bien du mal à disparaître. Nous aurons des problèmes agroalimentaires et des problèmes d'eau, c'est vrai, mais il n'y a pas et il n'y aura pas de surpopulation. La croissance démographique va se poursuivre jusqu'au-dessus des sept milliards d'habitants, puis se stabiliser sur un plateau lorsque l'indice de fécondité des pays émergents se stabilisera vers les 2,1 enfants par famille, comme partout. « La bombe démographique » titrait récemment un hebdomadaire connu. C'est scandaleux parce que c'est faux et que ceux qui le publient le savent. Toujours cette manipulation par la peur. On va nous reparler du « péril jaune » bientôt. En 1840, les Chinois représentaient 32 % de la population mondiale, pour 23 % aujourd'hui et 17 % dans 15 ans ! En revanche, nous sommes réellement en surproduction et en surconsommation. Entre 1980 et 2010, la population a augmenté de 55 % et la consommation, elle, de 162 % ! Raison pour laquelle toutes les recherches de nouveaux modèles économiques, les formes de tourisme collaboratives ou communautaires, sont bienvenues. Pour mon fils de 25 ans, la question ne se pose d'ailleurs pas : c'est déjà son quotidien !

Le tourisme est surtout le fait de la classe moyenne. On entend souvent dire qu'il y a de plus en plus de gens très riches et de plus en plus de gens très pauvres, moins de classes moyennes donc...

Une fois encore, certaines choses sont réelles et d'autres pas. Il y a de plus en plus de gens très riches ? Vrai. Parce que, malheureusement, le capital rapporte plus que le salariat ; alors les dirigeants des grands groupes redistribuent l'argent à leurs administrés et les riches deviennent de plus en plus riches, creusant les inégalités. Le nombre de gens vraiment pauvres, en revanche, vivant avec moins de deux dollars par jour, est en diminution constante depuis 2004. Quant aux classes moyennes, elles augmentent en volume et en pouvoir d'achat dans les pays émergents et jusqu'en Afrique, continent qui surgit aujourd'hui grâce aux hydrocarbures et au téléphone mobile ! Lequel permet la création d'innombrables micro-entreprises, peu importe qu'il soit partagé à plusieurs ou loué à 50 personnes dans la même journée ; il y a aujourd'hui plus de mobiles sur le continent africain que nord-américain ! En revanche, les anciennes classes moyennes, celles des premiers pays développés (nous), stagnent. Et si elles ne diminuent pas en nombre, elle voit, c'est juste, leur niveau de vie baisser. Un fait masqué par un indice des prix englobant toutes sortes de biens de consommation quand les produits de base, les vrais incontournables, eux, augmentent.

Où prenez-vous vos vacances et quelle a été votre plus belle expérience de voyage ? La destination où ce déplacement géographique et culturel vous a véritablement transporté ailleurs ?

Je vais partout, dans les pays que je ne connais pas pour le bonheur de les découvrir et dans ceux que j'ai aimés pour m'y replonger. J'aime tant d'endroits, sauf surpeuplés, je suis agoraphobe. Parmi mes expériences les plus marquantes, figure un séjour de six mois en Antarctique, et puis les lacs afghans de Band I Amir et les bouddhas de Bamiyan. Mais marcher dans une forêt des Landes suffit à me transporter ailleurs.

 

MINI BIO

  • 1975 : attaché culturel auprès de l'ambassade de France à Kaboul.
  • 1983 : parution de la Cité des Murmures, éd. J-C Lattès.
  • 1990 : 1re diffusion du Dessous des cartes sur la Sept.
  • 1991 : création du LEPAC avec Virginie Raisson.

LES DESSOUS DE L'ENTRETIEN

C'est dans le laboratoire de recherches* qu'il a créé il y a 25 ans que Jean-Christophe Victor nous reçoit. Un grand appartement du vieux Versailles transformé en bureaux aux murs tapissés de cartes. Quatre ou cinq collaborateurs studieux et, dans son espace à lui, une collection de petits bimoteurs. Notre hôte s'assied, écoute attentivement les questions et commence très souvent ses réponses par : «il y a plusieurs aspects...».

* Le LEPAC effectue des études géopolitiques pour de grandes entreprises comme Vinci, Thalès, ADP...

 

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